Carnets de voyages et récits de transition vers un avenir éthique et durable

Je m’appelle Claire Blumenfeld et je tiens Peregrinus Mundi depuis 2015. Ce site suit mon évolution dans la vie sous forme de chapitres. Les chapitres I à VI présentent principalement des récits de voyage et photographies. Le chapitre VII (à venir) suit ma démarche de transition vers un mode de vie basé sur l’écologie et le bien-être à travers trois approches qui m’intéressent particulièrement, la permaculture, l’herboristerie et l’éco-construction.

Sur la route. De Jackson Bay à Cape Foulwind
Je pédale pendant une semaine le long de la côte Ouest de l’île du Sud. La route est difficile et le temps changeant.
La côte Ouest de l'Île du Sud, Nouvelle-Zélande © Claire Blumenfeld
CARNET

Jackson Bay est un petit bout du monde. La route s’arrête au petit village de pêcheurs situé au bout de la baie. Au delà c’est la nature sauvage, intouchée. La région de la côte Ouest s’arrête, le Fiordland débute. À part quelques aventureux et pêcheurs, pas grand monde ne pousse la visite jusqu’à Jackson Bay. Une cinquantaine de kilomètres tranquilles à travers prairies, rainforests et bord de mer. En longeant la côte, j’ai aperçu des dauphins faisant des cabrioles dans les vagues.

Jackson Bay fut le point de débarquement des colons de la région. Aujourd’hui les touristes viennent y déguster des fish n chips ou du crayfish au Craypot, une minuscule gargote peinte en rouge dont la renommée grandit de jour en jour. La nourriture est bonne mais quand même un peu cher. Je bivouac à l’abri des regards en dessous d’un immense arbre. Le camping n’est pas autorisé dans le coin mais je n’ai nul part où aller. Passé l’heure de fermeture du restaurant, c’est le calme plat. Jusqu’au petit matin où après un lever de soleil splendide débarquent, presque à la queue leu leu, les pêcheurs du coin.  

Je quitte Jackson Bay tôt le matin pour retourner jusqu’à Haast où je me lance sur la route en direction du Nord. C’est une autre Nouvelle-Zélande. Différente du Fiordland. Différente des plaines centrales. Différente des montagnes. Une Nouvelle-Zélande côtière et tranquille. Le Far-West kiwi. Une fine bande de terre coincée entre la mer Tasman d’un coté et les Alpes néo-zélandaises de l’autre. Pas de grandes villes ici. Justes de minuscules bourgs qui semblent vivre dans le passé. Et la nature exubérante et magnifique. La route est très vallonée et je passe la journée sur le vélo. Quatre-vingt seize kilomètres au compteur. Ma plus longue journée jusqu’à maintenant. J’arrive au petit campsite du DOC en début de soirée. L’endroit est situé en bordure du lac Paringa niché au milieu des montagnes couvertes de rainforests. C’est déjà rempli de touristes et backpackers. Cela parle en majorité Allemand. Le lac clapote tranquillement dans la chaleur de la fin de journée. Comme dans toute la région de Queenstown à Franz Joseph Glacier (un peu plus au nord), vallées et lacs sont situés à l’emplacement d’anciens glaciers aujourd’hui disparus. La nuit tombante les oiseaux nocturnes se réveillent. Tout un tas de sons résonnent dans le noir. Certains sont extrêmement mélodieux. À proximité, un hibou lance des appels. À part quelques sandflies en quête de peau humaine à piquer, le coin est tranquille. Dans le ciel, la lune est presque pleine.

Le lendemain le brouillard a envahi la vallée. Aux aurores le lac est presque invisible à travers la brume. Il faudra attendre une bonne heure pour que la masse de nuages chargée d’humidité commence à se lever doucement. Je continue sur la route vallonée en direction de Fox Glacier dans la région de la côte appelée Glacier Country. Plusieurs glaciers descendant des montagnes arrivent presque jusqu’à la mer. Le petite village touristique au pied de Fox Glacier m’accueille en fin de journée sous un ciel chargé de nuages. Lake Matheson est une visite incontournable pour quiconque passe par Fox Glacier. D’après la brochure des visites à ne pas manquer dans le coin. Le lac offre un reflet parfait des Alpes du Sud et de Mont Cook dans le lointain qui attirent les foules depuis que les premiers colons se sont installés dans la région. L’aube et le crépuscule sont les meilleurs moments de la journée pour contempler la carte postale. C’est à ce moment que l’eau du lac est immobile. Je m’y rends alors que la nuit commence à tomber et effectivement le reflet est très beau. Mais les cris des oiseaux présents sur le lac m’attirent plus que l’illusion. Ils sont presque invisibles, cachés parmi les herbes en bordure du rivage. Quelques Pukekos (sorte de grosse poule d’eau) se montrent quand même, petites tâches de bleu et rouge dans la pénombre.

Le lendemain je passe voir Fox Glacier. Un sentier part du village pour rejoindre le glacier, serpentant à travers la rainforest. Ici, le vert est prédominant. À l’inverse de la région des plaines centrales où j’étais quelques jours auparavant. Il en est presque éblouissant. Le sentier s’enfonce dans la vallée glaciaire, délimitée par de grands murs verticaux, pour arriver à quelques mètres du début du glacier. Celui-ci a bien rétréci au fil du temps et manque un peu de panache.

Les vingt kilomètres prochains sur la route grimpent dur pour passer les Three Sisters, trois grosses montées abruptes. Je n’ai pas eu le courage de les faire à vélo et prends le bus pour rejoindre Franz Joseph Glacier, l’autre gros glacier de la région. À Franz Joseph le temps est à la pluie torrentielle. Cela n’empêche pas une visite du glacier qui sous le temps couvert offre un vision probablement plus intéressante. Le sentier longe la vallée pendant quarante minutes. D’une longueur de douze kilomètres le glacier descend presque au niveau de la mer. Comme pour Fox Glacier, Franz Josef a lui aussi bien rétréci au cours des années. Un trou dans la masse nuageuse juste au dessus du glacier lui donne une aura magnétique. Il a l’air de rayonner. Grosse masse blanche descendant des montagnes, sa taille, même de loin est impressionnante. Au bout du sentier, le petit point d’observation est balayé par le vent et la pluie. Difficile d’y rester très longtemps. La montagne paraît menaçante. Mais malgré les conditions d’observation difficiles, j’ai l’étrange sentiment de contempler le lieu sous le meilleur temps possible. L’endroit semble être doté d’une aura mystérieuse.

Il pleut depuis deux jours maintenant. Les montagnes sont couvertes de brouillard et je commence doucement à être mouillée. Mes affaires sont imprégnées d’une odeur d’humidité qui se répand un peu partout. J’ai quitté Franz Joseph Glacier et je parcours les kilomètres tranquillement bercée par le clapotis de la pluie sur le bitume. Avec la brume et le voile gris, les lieux semblent être habités d’une présence mystérieuse. Des souvenirs du Japon me reviennent à l’esprit. Même montagnes couvertes de forêts vertes, même lambeaux de brume, même routes sinueuses à travers les collines. Et la mer jamais bien loin. En chemin je rencontre le guide néo-zélandais d’un groupe de cyclistes qui parle français. Il m’offre une révision de mon vélo et des restes de nourriture. Des wraps, du fromage, de tranches de viande, des kiwis, etc. Quelle générosité ! “Thank you very much!” “No worries, mate!”

Mon camping de ce soir est un minuscule campsite du DOC coincé entre la route et le lac Ianthe. J’y arrive sous une pluie battante. Quelqu’un a eu l’idée extraordinaire de construire des petits abris en dur. Le sol est couvert de cailloux mais cela n’a aucune importance, je suis au sec. Des Kiwis avec un petit bus retapé en camping-car sont déjà là. Nous partageons une tasse de thé et m’apprennent que de nombreux Kiwis voyagent en bus transformés. Ce sont des bus scolaires qui viennent du Japon. Une entreprise néo-zélandaise les récupère et les transforme en espace à vivre. Une idée géniale et typiquement kiwi, je trouve.

L’abri en dur est une bénédiction. Il pleut toute la nuit. Je repousse l’heure de mon départ espérant que la pluie s’arrête mais ce n’est pas le cas. À 11h je décide de partir. Tant pis je serais mouillée. Hokitika n’est qu’à une quarantaine de kilomètres, ce n’est pas la mer à boire. Alors que je commence à ranger mes affaires, un monsieur en train de promener son petit chien propose de me déposer. Pas de soucis, il peut mettre le vélo dans son camping-car, ça lui fait plaisir ! Margaret et Neill, sont deux Kiwis assez âgés vivant à Rotorua sur l’île du Nord et en voyage sur l’île du Sud. Leur petit chien Henry, tout mouillé mais pas gêné le moins du monde, vagabonde dans l’habitacle pendant que nous roulons. Nous échangeons sur la politique et l’histoire de la Nouvelle-Zélande. Ils sont gentils comme c’est pas possible. En apprenant que j’ai travaillé à Te Anau, dans le Fiordland, Neill me félicite. Pour lui, là-bas c’est le coeur de la Nouvelle-Zélande. C’est là qu’il faut aller pour comprendre l’identité du pays.

Nous arrivons à Hokitika sous un ciel presque découvert. La pluie s’est arrêtée. Enfin. Nous partageons un repas sur la plage (très gentillement offert par Margaret) et ils m’offrent de venir passer quelques jours si je repasse à Rotorua. Je les quitte un peu à reculons. J’installe ma tente toute mouillée au camping à l’extérieur de la ville. J’ai prévu de retourner sur la plage pour le coucher de soleil mais au moment ou je pars, il se remet à pleuvoir ! En cinq minutes je suis trempée. Je me contente d’une visite au Glowworms Dell, un petit creux sombre sur le bord de la route où se trouve une colonie de verts luisants.

Je quitte Hokitika sous un temps toujours gris. À peine deux heures pour rejoindre Greymouth, une petite ville un tout petit peu plus grosse que les autres. Je longe le littoral sur une piste cyclable agréable et remplie d’odeurs. Mélange d’effluves de la mer et de parfum de fleurs. Le soleil est revenu. Arrivée au camping, je fait sécher toutes mes affaires au petit camping. Je me sens bien. Greymouth semble vivre au ralenti, coincée dans son héritage fondé sur la ruée vers l’or qui a agité toute la région durant le 19ème siècle. À 5h pile, tous les commerces ferment. Le voyage n’empêchant pas les petits plaisirs, je passe la fin de soirée au cinéma. Seulement une autre personne dans la salle pour la projection de Kong : Skull Island. Le film n’a rien d’extraordinaire mais c’est divertissant. Je ressors pour le coucher du soleil qui teinte l’horizon de rouge et je me sens envahie par un sentiment de plénitude.

Pour la première fois depuis quelques jours, je pédale en me sentant heureuse. Pourtant la route n’arrête pas de monter et descendre. Mais il fait beau, le cri-cri des cigales berce mes oreilles, les odeurs excitent mon odorat et la route est belle. La route est vraiment belle. C’est le plus beau trajet que j’ai fait jusqu’à maintenant. Je serpente en bordure du littoral. Falaises, forêt tropicale et roulement des vagues. Une cinquantaine de kilomètres après Greymouth me voila arrivée à Punakaiki. Le camping est juste à coté de la plage. L’atmosphère sent bon la plénitude et la tranquillité. Le principal attrait de Punakaiki est sa formation rocheuse particulière en bordure de la mer. Depuis des millions d’années, la mer, le vent et la pluie ont sculpté les rochers composés de plusieurs couches de calcaires, formant ce que les gens d’ici ont baptisé Pancake Rocks. Parce que ça leur rappelle des pancakes empilés les uns sur les autres. Ils ont de l’imagination ces Kiwis. J’attends le coucher de soleil qui illumine de tons rouges le sommet des rochers. L’instant semble magique. Un peu dommage que cela soit gâché par les autres touristes présents sur les lieux. Certains fument, d’autres ont mis de la musique, des Chinois s’interpellent entre eux… Le tourisme de masse détruit toute possibilité d’immersion.

Les derniers kilomètres sur la côte sont très beaux et très ondulés. La végétation change. Des petits palmiers Nikau s’ajoutent au paysage. Ceux-ci apparaissent ici car le nord de la côte bénéficie d’un climat chaud en provenance de l’Australie. Architecture des années trente et maisons victoriennes se mélangent dans les rues de Westport. L’atmosphère semble suspendue dans les airs tellement les rues sont calmes. Les quelques commerces s’étirent le long de la rue principale. Au bout c’est la mer. Je peux voir la côte s’étirer dans le lointain. Les pieds dans le sable, contemplant l’horizon j’ai la sensation que quelque chose se finit. L’instant semble important sans que je ne sache trop pourquoi.

Le lendemain je fais l’aller-retour au cap Foulwind et sa colonie de phoques. Le cap est à environ quinze kilomètres de Westport. La route est tranquille. Il fait un temps magnifique au cap. Un sentier serpente le long des falaises depuis le phare jusqu’à la baie de Tauranga où se trouve la colonie des phoques. J’entends les cris des phoques avant de les voir. Une colonie se prélasse sur les rochers au bord de la falaise. Un tas de petits se déplacent maladroitement mais cependant rapidement sur les roches. Dans une petite piscine protégée des vagues furieuses de la mer, les jeunes abondent. Ceux-ci sont nés il y a quelques mois et sont encore en phase d’apprentissage. Depuis un petit promontoire, on peut observer les animaux vivrent à quelques mètres plus bas. Je pourrais y passer des heures. Leur comportement est extraordinaire. Les mammifères marins semblent si patauds en se hissant sur les roches avec leurs nageoires. Tout en étant très puissants et agiles. Les petits s’amusent. Les adultes cherchent le meilleur endroit pour se prélasser au soleil.

Je quitte Westport en fin d’après-midi pour rejoindre, en bus, en seulement quatre heures, Richmond. La ville est située dans la région de Tasman, la côte nord de l’île du Sud. J’ai décidé de faire une pause de plusieurs jours pour aller randonner sur l’Abel Tasman Track. 

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17 mars 2017

Textes et photographies par Claire Blumenfeld

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