Apprentissages en pays tranquille. Treize mois, de Mai 2016 à Juin 2017 en Australie et Nouvelle-Zélande.

Derniers jours dans le Fiordland

Mésaventure de trois jours dans les vallées des lacs Monowai et Green Lake et préparation pour la suite du voyage.
10 février 2017
Fiordland, Île du Sud, Nouvelle-Zélande © Pauline
CARNET

Pour mes derniers jours dans le Fiordland, je quitte le Lakeview Holiday Park où j’ai vécu pendant quatre mois pour retourner chez Jill et Alan. Les parents de Julie, la dame de la ferme laitière où j’ai travaillé l’automne dernier, ont gentiment proposé de m’héberger pour quelques jours le temps que je prépare mon départ. Un dernier barbecue avec les membres de l’équipe du park et me voilà partie chargée de mes affaires vers la maison de Jill. Une certaine déception plane dans l’air. Mon dernier mois de travail ne fut pas des plus réussis. Je ne sais pas si c’est dû au fait qu’il a fait très mauvais temps la majorité du temps, à une ambiance un peu moins bonne au sein de l’équipe de travail ou à une grosse charge de travail mais j’ai eu un peu de mal à apprécier ce dernier mois à Te Anau.

Alors pour essayer d’effacer la déception, je m’offre une traversée du Doubtful Sound en kayak et je pars pour une randonnée de trois jours dans les vallées des lacs Monowai et Green Lake. Situé à 60km vers le sud de Te Anau, le coin est rempli de lacs. N’existant pas de bus faisant le transport, je décide de rejoindre le début de la randonnée en vélo. Ce qui veut dire faire une soixantaine de kilomètres avant même de commencer à marcher. Mais faire du vélo, avec un sac à dos de dix kilos sur le dos pendant 60km sur les routes ondulées (très ondulées) de la Nouvelle-Zélande, c’est une très mauvaise idée ! Je pensais rejoindre le début de la randonnée en quatre heures, il m’en aura fallu sept heures ! La douleur du sac sur mes épaules et sur mon fessier, le vent de face et de grosses montées ont rendu le trajet plus long que prévu. Je suis donc arrivée au début du chemin de randonnée en fin d’après-midi. N’ayant pas pris de tente avec moi (deux refuges étant présents sur le chemin), je me vois contrainte d’enchaîner directement avec les cinq heures de marche pour arriver au refuge. J’ai les jambes en compote et mon instinct qui me souffle que c’est une mauvaise idée mais l’idée de passer la nuit à la belle étoile me m’attire guère. 

Je m’engage donc sur le chemin de randonnée. La trace est petite, difficile et escarpée. Le sol est rempli d’eau, ultra boueux et de petites rivières coulent un peu partout. Le résultat d’un mois de fortes pluies. La montée pour passer le col est difficile et je perds le chemin. La nuit qui tombe me fait paniquer et me voilà dans le noir, perdue en pleine montagne. Je passe des heures à la lampe torche à essayer de progresser à travers la jungle du Fiordland afin de rejoindre le refuge. M’orientant à l’aveugle, je passe le col et redescends de l’autre coté jusqu’à déboucher soudainement en bordure du lac Monowai. D’après la carte, le refuge se trouve en bordure du lac quelques kilomètres plus loin. Il est minuit passé, je suis exténuée mais l’adrénaline me pousse à continuer. La forêt est impraticable et je mets les pieds à l’eau. Suivre le rebord me parait être la seule option. Au moins je ne risque pas de me perdre. À la lumière de ma lampe frontale, je progresse difficilement parmi les galets de l’eau jusqu’aux genoux. Jusqu’à ce que le sol se dérobe brusquement et que je me retrouve presque à nager. La panique rend mon esprit fou et je me rabats sur le bord, m’accrochant aux herbes et troncs pour me sortir de l’eau. Un mur de falaises entoure le lac et la pente est raide. Impossible de marcher et je me mets à ramper entre la végétation, essayant tant bien que mal de me sortir du merdier dans lequel je me suis fourrée. Je ne sais pas où je pose mes pieds et mains et dans la nuit noire, c’est dangereux. Des bruits d’oiseaux me font tressaillir mais l’instinct de survie semble annihiler la peur sourde du noir. Peu importe ce qui m’entoure, araignées, animaux, ou autres, il faut que je m’en sorte. Mon esprit délire et j’ai l’impression d’apercevoir de la lumière dans le lointain. Soudain, je perds pied et chute d’une dizaine de mètres, m’amochant les jambes. Des troncs stoppent ma chute à quelques centimètres de l’eau. Je passe un long moment, sonnée, me demandant ce que je suis en train de faire. Il est deux heures du matin et je vois la lune par intermittence. Passer par la forêt est impossible et s’arrêter là équivaut possiblement à mourir de froid. Alors je remets les pieds à l’eau, prête à nager si il le faut et continue ma progression.

Après un temps qui ressemble à une éternité, les bords du lac s’aplatissent et une petite clairière apparait. Une forme se dessine au centre, c’est le refuge. Il est trois heures du matin et je suis sauvée. Je m’extirpe de l’eau, les jambes incapables de ressentir quoi que ce soit après avoir passées des heures dans l’eau froide et blessées par la chute. Je me traine jusqu’au refuge et ouvre la porte avec la sensation d’avoir atteints le paradis. Personne à l’intérieur. Je me déshabille difficilement et m’allonge emmitouflée dans mon sac de couchage. Je suis sortie de l’enfer, tout va bien. La douleur me tire du sommeil vers midi. Il fait un froid de canard et il pleut à l’extérieur. Je suis presque incapable de bouger, mes jambes sont couvertes de bleus. Au moins rien de casser. Je fais un feu avec difficulté pour essayer vainement de sécher mes habits et chaussures détrempées. Mais c’est peine perdue. Je passe l’après-midi à somnoler hésitant sur la marche à suivre. Soit faire demi-tour et rentrer, soit continuer. Il me reste de la nourriture pour deux jours, je ne peux pas me permettre de passer une autre nuit ici sauf si je fais marche-arrière. Je pense à mon vélo attaché au poteau signalant le début de la marche et une pensée horrible me traverse le cerveau. Il va me falloir faire les soixante kilomètres à vélo afin de rentrer à Te Anau. Vu mon état actuel, cela me semble impossible. 

Une accalmie dans l’après-midi me pousse à continuer. Le prochain refuge n’est qu’à trois heures de marche. Je m’équipe avec difficulté et me lance en clopinant à travers la clairière. Le chemin zigzague entre de petits lacs et clairières recouvertes de grandes herbes trempées. Je suis presque aussi mouillée que ce matin. Il pleut de nouveau et je m’enfonce dans la boue et dans des trous d’eau cachés par les herbes. Je marche en mode automatique. Plus rien n’existe, seul avancer compte. Je quitte enfin les marécages et atteins un minuscule abri en bordure d’un chemin forestier à la tombée de la nuit. Juste deux lits et des araignées. Au moins je suis au sec. L’épuisement me tombe dessus d’un coup et je sombre dans un sommeil mêlé de pleurs. Mais qu’est ce qui m’a pris de me lancer dans une aventure pareil !

Le lendemain le temps s’est un peu calmé et je me lance sur les vingt kilomètres qui me sépare du point de départ. Le chemin longe un grand espace déboisé qui parait aussi triste que mon moral. J’avance à une vitesse d’escargot, mes jambes criant au supplice. Mais mon cerveau qui marche depuis deux jours à l’instinct et à l’adrénaline m’amène saine et sauve jusqu’au petit camping et cottage vieillots qui marque la fin de la boucle. C’est la fin de la journée et je suis incapable de rentrer à vélo. Je me rends à l’accueil et explique mon histoire au gérant grognon qui m’indique que le seul hébergement disponible est un vieux cottage à $40 la nuit. Le paradis. En prenant une douche au milieu des affaires crasseuses étalées dans le cottage, je constate l’étendue des dégâts. Mes jambes sont un mélange de couleurs rouge, violet et jaune. Ça n’est pas beau à voir. Le lendemain, me sentant un peu mieux, je récupère mon vélo et m’attaque aux kilomètres. Trente minutes plus tard, je m’arrête, assaillie par la douleur. Impossible. Je ne peux pas rentrer à Te Anau en vélo. Alors je fais du stop sur le bord de la route et attends pendant des heures que quelqu’un daigne s’arrêter pour une jeune femme et son vélo. Un fermier du coin un peu effrayant au premier regard et dont la voiture est un vrai taudis finit par m’embarquer. Nous discutons le long du retour et j’ai la sensation de sentir mon instinct de survie se retrancher doucement dans les bas-fonds de mon cerveau. Je n’en ai plus besoin à présent. Le fermier me dépose à Te Anau et je le remercie mille fois. 

Suite à cette mésaventure, je passe quelques jours à me reposer physiquement et moralement au sein de la maison de Jill et Alan. Je passe pas mal de temps à méditer sur les leçons que je viens d’apprendre, sur mes propres limites et sur ce que l’être humain est capable de faire en situation de danger. Et je prépare la suite de mon voyage. J’ai décidé de passer les prochains mois à remonter la côte ouest de l’île du sud à vélo. Quel meilleur moyen pour découvrir un pays que le vélo ? C’est pratique, pas cher, bon pour la santé et cela permet d’aller presque partout tout en étant au contact de la nature. Un chapitre se finit, un autre commence. Il est temps de tourner la page. Je laisse donc mon petit vélo d’occasion pour acheter un vélo plus robuste. Ainsi que tout l’équipement nécessaire (porte-bagages, sacs, etc) ce qui n’est pas une mince affaire et beaucoup plus compliqué que ce que je pensais. Il faut dire que je n’avais pas réalisé que faire du cyclotourisme demande un peu de préparation. Et que le Fiordland n’est pas le meilleur endroit pour acheter du matériel de bonne qualité à un prix qui ne soit pas exorbitant. Il a fallu que je me renseigne à toute vitesse et fasse des compromis mais ça y est. Me voila enfin prête. Le vélo est chargé. Sacoches à l’arrière, plus tente et sac à dos pour un total autour de 20-25kg ! C’est probablement trop. Mais je verrais sur la route. Première étape : trois jours de routes et pistes cyclables à travers les montagnes. Camping en pleine nature et longer le lac Wakatipu pour rejoindre Glenorchy, au Nord de Te Anau. Soyons lucide, cela risque d’être difficile mais je suis bien contente de me lancer ans l’aventure. Il est temps de voir du pays. Au-revoir Te Anau !

Copyright content.