Rénover pour reconstruire le monde
Un mois de chantier participatif dans les Hautes-Alpes pour aider au projet de rénovation écologique d’une vieille ruine.
Rabou, Hautes-Alpes, France © Claire B. - Merci de ne pas utiliser sans autorisation

En bordure d’une petite route, dans une vallée préservée sur les hauteurs de Gap, une vieille ruine est en train d’être rénovée. Un homme et deux femmes sont en train de refaire un pignon. Jules et ses deux compères travaillent sur le chantier depuis deux semaines. C’est la fin Novembre et le chantier vient de commencer. 

Jules est autodidacte. Avant d’être auto-entrepreneur dans la rénovation / construction écologique, il était coureur cycliste professionnel. Une chute grave et la réalisation soudaine de la vacuité de sa profession ont fait bifurquer sa vie. Il a déposé le vélo pour saisir le marteau. Aujourd’hui il met toute son énergie permanente, sa bonne forme physique et sa mentalité de fonceur au service d’une profession répondant à ses valeurs écologiques et vitale pour notre avenir commun. 

La ruine est une vieille bicoque en pierres à flanc de montagne posée là depuis bien longtemps. Elle fut un temps une maison forestière, puis un repère de chasseurs. Son toit s’est effondré il y a une cinquantaine d’années et les intempéries ont grignoté les murs. Un rez-de-chaussée et deux étages se dessinent. Après une douzaine d’années à travailler sur des chantiers et à apprendre par lui-même, Jules a décidé de promouvoir l’éco-construction, la rénovation écologique et l’utilisation de matériaux naturels à plus grande échelle et s’est lancé dans un projet de création d’un centre de formation. L’obtention de subventions européennes lui a permis de lancer le projet et d’acheter la masure en désuétude à la commune du petit village en dessous. L’idée est d’utiliser plusieurs techniques de rénovation et construction écologiques pour reconstruire la maison et de faire appel principalement à la force des bras plutôt qu’aux engins industriels. Rénovation, matériaux naturels, isolation en paille, extensions en paille porteuse, toits végétalisés, correcteurs thermiques, four traditionnel… Le chantier va durer un an pour ramener à la vie et embellir la ruine tombée dans l’oubli. 

La première semaine nous travaillons principalement sur la finition des pignons. Deux œils de boeuf ont été percés dans le mur. En partant du haut du mur, les pierres ont été enlevées une à une et le mortier balayé. C’est impressionnant de voir la vitesse à laquelle le mur se déconstruit. Traditionnellement un mur seul n’est pas très solide. Il peut s’effriter très rapidement. C’est la cohésion entre les murs, les enduits, la charpente, les planchers qui crée la solidité. Une fois le coffrage de l’oeil de boeuf intégré dans le mur, celui-ci est remonté. Pierres et mortier (chaux-sable) s’assemblent à la main pour reconstruire le mur. En attendant l’arrivée du bois pour la charpente, nous démontons le vieux four à pain à l’arrière de la maison. Son toit est trop haut et cela va gêner lors de la mise en place de l’une des extensions en paille porteuse. C’est un peu triste de détruire la structure en voute, si belle, mais la construction est médiocre et les briques de la voute sont en train de s’abimer fortement. Jules a prévu de reconstruire le four à un autre emplacement. Nous gardons le plus belles pierres. 

La reconstruction des pignons autour du coffrage des œils de boeuf et la déconstruction du four à pain en bas à droite. 

Une fois le bois livré (du Douglas issu de forêts françaises gérées de façon durable), nous attaquons la charpente. L’Automne est fini et l’Hiver est arrivé et avec lui la neige. D’un jour à l’autre les lieux se couvrent d’une bonne pellicule de blanc mais cela n’arrête pas les travaux. Jules veut monter le toit avant le gros de l’hiver. Charpente, isolation et pare-pluie sont les impératifs à mettre en place. Monter la panne faîtière tout en haut du toit à la main est une sacrée épreuve. C’est la plus grosse pièce de la charpente, au sommet, et elle pèse très lourd. Un système de poulie a été attaché aux gros mélèzes qui entourent la maison. Nous sommes sept à porter, tirer, pousser pendant plusieurs heures la pièce en bois, pour enfin arriver à la positionner dans ses encoches au sommet des pignons. S’ensuit la mise en place du plancher du deuxième étage afin de pouvoir marcher dessus et mettre en place la charpente. Les solives viennent se fixer à des poutres porteuses (elles fixées aux murs) grâce à des étriers métalliques. Des entretoises sont ajoutées entre les solives pour assurer le maintien d’un écart fixe et voila, la base du plancher est montée. Des planches d’OSB sont rapidement fixées dessus et nous reprenons le montage de la charpente à l’abri du vide. 

La charpente conçue par Jules est une charpente particulière. Elle ne comporte pas de pannes intermédiaires qui aident généralement à supporter les chevrons ni de fermes sur les cotés (élément de la charpente non déformable supportant le poids de la couverture). L’idée de Jules, due aux contraintes de la rénovation, est de n’avoir que la panne faîtière au sommet, de gros chevrons prenant appui dessus et fixés en bas sur la panne sablière, un poinçon (poutre verticale venant en support) au milieu et deux grosses poutres croisées collées aux murs de cotés et venant en support. Les chevrons sont taillés et fixés un à un. L’emplacement des velux délimités et les supports mis en place. Pour finir, de fausses dépassées de toit sont fixées sur les bords de la charpente. 

La quatrième semaine nous attaquons l’isolation en paille du toit. Un bardage en Douglas déclassé est fixé coté intérieur et nous insérons entre les chevrons des bottes de paille. Celles-ci viennent des environs mais ne sont pas bio. Comme pour le chantier de Célia en Bretagne, construire en bottes de paille bio semble être difficile. Jules est un fervent défenseur de la construction en paille. De ce fait la question de l’approvisionnement est forcément une interrogation légitime. Entre se fournir localement mais non bio et se fournir non localement mais bio, Jules a choisi la première option. Les bottes rentrent à coup de masse dans leur emplacement et le moindre petit espace est rempli de paille. L’action fait chauffer les corps et nous voila en t-shirt en fin décembre. Un pare-pluie est fixé sur la charpente à l’aide de liteaux et la ruine désormais ne ressemble plus tout à fait à une ruine. 

Arrivée du bois et montage de la panne faîtière

Montage du plancher et de la charpente. En bas à gauche, détail des étriers métalliques tenant les solives. En bas à droite, les deux poutres entrecroisées servant de support à la panne faîtière. 

Ici en compagnie de tous les gens qui gravitent autour de Jules et d’autres volontaires, je me sens bien. Parfaitement bien. J’ai l’impression que ma décision d’il y a quelques semaines de m’orienter professionnellement dans le domaine de l’éco-construction m’a naturellement amené ici. Pourtant le travail est dur. Le chantier demande une grande forme physique, une forte assurance en hauteur et les conditions météorologiques hivernales compliquent les choses. Travailler en hauteur pour moi qui ai tendance au vertige et sans être assurée fut un peu difficile au début. J’ai eu peur. J’ai eu froid. J’ai été très fatiguée. J’ai douté. Mais à aucun moment je n’ai songé à abandonner. 

Travailler dans le domaine du bâtiment, c’est loin d’être facile. Jules me l’a répété de nombreuses fois. Un grand nombre des étudiants de formations en rénovation et éco-construction du centre de formation d’Embrun, ou j’ai notamment postulé et qu’accueille Jules sur ses chantiers, ne poursuivent pas dans cette voie. Et la rénovation est encore plus difficile que la construction neuve. Souvent les conditions de travail sont compliquées, les échafaudages peu stables et le corps mis à rude épreuve. Tout est plus difficile, plus lent et plus pesant pour le moral. Mais participer à ce chantier fut l’occasion d’échanger fortement sur la réalité du travail, sur les possibilités d’avenir, sur les différentes techniques, sur notre utilisation des engins industriels. Malgré ses valeurs écologiques, Jules utilise quand même un gros 4×4 pour transporter son matériel, un chariot télescopique avec godet (très utile pour mélanger le mortier ou transporter des choses lourdes) et un groupe électrogène pour faire marcher les multiples outils. Il serait possible de faire sans, mais cela demanderait encore plus de temps et encore plus de main d’oeuvre. Alors Jules prend des décisions, des compromis et fait avec. Discuter avec lui et les personnes autour fut l’occasion d’apprendre beaucoup et de renforcer encore mes convictions.

Malgré les aspects difficiles et négatifs du domaine, il me semble évident que c’est la bonne voie. Chaque jour sur le chantier m’est apparu comme une réussite. Pas d’ennui, pas de déception, peu de stress, de la joie, de la découverte, de la bonne fatigue physique. Les jours ont filé, le temps passant très vite. Être à l’air libre. Travailler en contact avec la matière. Avoir le corps actif. Faire quelque chose qui a du sens. En travaillant ici, au milieu d’un environnement absolument magnifique, j’ai découvert et affirmé des idées, des visions de l’avenir qui me semblent être les plus justes. Être en osmose avec l’environnement, penser le territoire de façon bienveillante, construire avec le minimum d’impact, faire avec ses mains, décloisonner nos métiers, élargir nos pratiques.  

Être ici m’a également donné l’occasion de réfléchir sur la différence entre construction neuve et rénovation. Sachant que le bâtiment est l’un des secteurs le plus polluants du monde et que chaque nouvelle construction a un impact fort sur le sol et la biodiversité, le choix le plus écologique serait de fortement limiter la construction neuve et de développer massivement la rénovation. Le nombre de bâtiments à rénover en France étant très important, il y a énormément de travail. Mais au départ la rénovation m’attirait beaucoup moins que la construction neuve. En rénovation, il faut faire avec l’existant, l’isolation parfaite est difficile à atteindre, les compromis sont plus nombreux, l’agencement des pièces pas forcément idéal, le chantier beaucoup plus long… Mais mes idées sont en train de changer. La rénovation écologique, c’est bien plus que ça. Rénover c’est réutiliser. C’est recycler. C’est faire évoluer. Rénover c’est comprendre. C’est accorder de l’importance au bâtiment, à ses spécificités, à ses problèmes. C’est mettre en oeuvre les savoir-faire ancestraux. C’est être attentif. Rénover, c’est guérir et renforcer. C’est reconstruire avec amour. Rénover c’est tout simplement, reconstruire le monde autour de nous. 

À droite, les fausses dépassées de toit. 

La bardage intérieur en train d’être posé et le déchargement des bottes de paille. 

L’isolation en paille du toit et le pare-pluie en tain d’être posé. 

Note : Afin de respecter le droit à la vie privée et à l’anonymat sur le net, les noms des personnes ont été modifiés.

25 décembre 2020
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