Carnets de voyages et récits de transition vers un avenir éthique et durable

Je m’appelle Claire Blumenfeld et je tiens Peregrinus Mundi depuis 2015. Ce site suit mon évolution dans la vie sous forme de chapitres. Les chapitres I à VI présentent principalement des récits de voyage et photographies. Le chapitre VII suit ma démarche de transition vers un mode de vie basé sur l’écologie et le bien-être à travers trois approches qui m’intéressent particulièrement, la permaculture, l’herboristerie et l’éco-construction.

Dure expérience dans l’arrière-pays okinawaïen
Volontariat dans des conditions très rustiques au sein d’une petite ferme laitière près d’Ôgimi.
Kiyuna Farm, Ôgimi, Ryukyu, Japon © Claire Blumenfeld
CARNET

Lundi 18 janvier, départ à 8h de Nago pour Ôgimi, petite agglomération rurale dans le nord d’Okinawa où se trouve mon nouveau woofing, dans une ferme laitière. J’arrive une demie-heure plus tard au konbini (petites supérettes ouvertes 24/7 présentes un peu partout) où se situe le lieu de rendez-vous. J’appelle la ferme en utilisant un téléphone fixe et attends presqu’une heure que mon contact vienne me chercher. Une petite mamie finit par débarquer. Keiko Kiyuna, la propriétaire de la ferme. Elle m’emmène dans sa petite voiture, le pied lourd sur l’accélérateur, sur un petit chemin serpentant dans la faune tropicale au milieu des collines. La ferme se trouve à l’extérieur du village d’Ôgimi. S’étalant sur le bord de mer et les petites collines recouvrant le nord de l’île, les habitations sont rurales et assez isolées l’une de l’autre. Sur un plateau un peu à l’extérieur du village se trouve de nombreuses petites fermes familiales dont la ferme Kiyuna dédiée à une toute petite production laitière.

Arrivée à Kiyuna Farm, je fais connaissance avec les autres woofers et découvre une petite ferme très rurale. Keiko me montre l’hébergement (oula c’est très très rural, tout ça) et m’invite à choisir des vêtements de travail et des bottes me prévenant que le travail est salissant. Elle m’abandonne ensuite aux autres woofers qui sont chargés de me montrer le travail. Je fais connaissance avec Saya, une jeune japonaise étudiant le travail agricole et la traite des vaches, en woofing depuis deux mois à la ferme et trois allemands : Sonja, Martin et un autre dont je suis au regret de dire que je ne me souviens plus de son prénom. Les deux jeunes hommes allemands sont des amis qui sont en woofing à la ferme depuis un mois. Ils s’en vont demain. Sonja est elle arrivée il y a trois jours. Sonja me prévient que le travail est dur et épuisant et qu’il y a peu de temps libre. Lorsque l’on me dis que le réveil se fait à 5h45 pour rassembler les vaches à 6h, je tombe un peu des nues. C’est tôt quand même ! Sans plus attendre, direction le boulot. On m’initie à comment nourrir les vaches, nettoyer le fumier, préparer la nourriture, etc. Je rencontre également Asahide Kiyuna, le mari de Keiko, petit papy au grand sourire.

À midi c’est repas dans la maison avec tout le monde puis nous partons les trois allemands et moi faire un tour à la plage. La mer est agitée mais cela ne les empêche pas de se jeter à l’eau. De retour à la ferme, nous reprenons le travail pour finir vers 18h. Je suis bien fatiguée après cette première journée et un peu désillusionnée par rapport à ce que je m’étais imaginé. L’ambiance soit disant très sympathique et familiale mise en avant dans les commentaires recommandant ce woofing n’est pas vraiment présente. Peut-être parce que c’est l’hiver. La charge de travail est également beaucoup plus importante que prévu.

Les jours suivant se ressemblent, fatiguants, monotones et pas vraiment drôles. Keiko et Asahide ne participent que très peu au travail de la ferme. Probablement parce qu’ils commencent à être âgés. Et à part pendant les repas (et encore) les échanges sont très limités. Heureusement je m’entends bien avec Sonja, les chatons de la ferme sont des amours et travailler en plein air toute la journée est agréable. 

La ferme appartient à Asahide et Keiko. Asahide est un papi farceur, gentil, souriant et ayant vécu deux ans aux États-Unis dans sa jeunesse. Atteint de la maladie de Parkinson, Otôsan (surnom affectif signifiant “Papa”) a quelque difficulté à parler quand il est fatigué. Passionné de musique, il passe une bonne partie de son temps à chanter, à sculpter de petites flûtes à partir de bambous ou à jouer du shamisen (sorte de guitare traditionnelle à trois cordes traditionnelle d’Okinawa) à l’intérieur de l’ancien silo, aujourd’hui vide et permettant une jolie résonance. L’intérieur a été aménagé en y installant lampe, petite table et chaise. Shamisen, flûtes et partitions de musique reposent à l’intérieur. Quand l’envie lui prends, Ôtosan se lance dans l’interprétation de grands classiques, chant y compris.  Il est également possible de faire l’ascension par l’extérieur du silo. La montée d’une trentaine de mètres (je pense) est douloureuse pour les mains mais la vue au sommet sur les environs vaut le coup.  Asahide s’occupe principalement d’évacuer le fumier et de traire les vaches.

Keiko Kiyuna est elle aussi souriante comme son mari mais beaucoup plus autoritaire. C’est elle qui prépare les repas pour les woofers et s’occupe de nourrir les veaux. Elle entretient également un petit potager et un petit jardin contenant des plantes médicinales et aromatiques. Durant le séjour elle nous a montré comment faire du beurre de façon traditionnelle : mélanger un peu de lait et de crème, secouer le tout pendant cinq minutes et ajouter quelques pincées de sel.

La ferme Kiyuna possède une vingtaine de vaches laitières, vingt-quatre génisses et six veaux. Chaque vache a son petit caractère : la chef de groupe, l’énergique, la curieuse, l’effrontée, la brute, la calme, la peureuse, l’angoissée, la “pousse-toi que je passe”… En plus des vaches, Kiyuna Farm possède une quinzaine de chèvres, une dizaine de lapins, une bonne trentaine de coqs et poules et un couple de cochons noirs ressemblant plus à des sangliers qu’à des cochons.

D’un naturel plutôt calme en temps normal, les vaches se transforment en véritables brutes lorsqu’arrive la nourriture. Les vaches les plus faibles sont alors chassées à coup de cornes. Nombreuses sont les vaches qui possèdent des marques de cicatrices et j’ai vu plusieurs fois une vache saigner suite à un coup violent. J’ai également observé ce genre de comportement chez les chèvres et lapins mais en moins violent. Honey Bunny est la vache la plus faible de l’ensemble du groupe. Étant constamment brutalisée par les autres vaches et se trouvant donc dans l’incapacité de manger, elle fut séparée du groupe pour être “hébergée” dans un petit espace à elle seule. D’un naturel tranquille, Honey Bunny est la seule vache à avoir reçu un prénom qui fait d’ailleurs référence à sa robe d’une jolie couleur miel.

Quatre veaux mâles furent vendus pendant mon woofing, très certainement pour finir dans nos assiettes. Les faire quitter leur enclos fut une petite bagarre à chaque fois. Mais un veau seul est impuissant face à deux hommes décidés.

Le travail à Kiyuna Farm commence à 6h du matin pour rassembler les vaches qui ont passé la nuit dans le pré en extérieur. Pendant qu’elles se font traire, nous nous occupons de nettoyer l’étable et d’évacuer le fumier des stalles. Vers 7h30 nous les nourrissons au foin, puis une demie-heure plus tard à l’esa (terme japonais désignant un complément alimentaire). Petit-déjeuner à 8h. Jusqu’à midi, les vaches sont nourries toutes les demies-heures en alternant foin et esa. Chèvres, lapins, coqs et poules et cochons sont également nourris et les cages nettoyées. Repas à midi puis temps libre jusqu’à 3h. Le travail reprend ensuite  jusqu’à 5h – 6h  pour de nouveau nettoyer les étables, évacuer les déjections et nourrir tous les animaux.

L’esa est un complément alimentaire pour nourrir les vaches fait d’un mélange de céréales, de tofu, d’une autre substance d’une odeur atroce dont je n’ai pas retenu le nom, de riz et de vitamines. Les vaches mangent en général deux grandes brouettes d’esa par jour. Nous devions donc préparer et mélanger la mixture à la main deux à trois fois dans la journée.

Le travail à la ferme n’est pas une partie de plaisir. Nettoyer les étables, préparer le foin, mélanger l’esa, nettoyer les veaux, etc sont des tâches longues, difficiles et douloureuses pour le corps surtout dans les premiers jours. Qu’il fasse un soleil magnifique ou que ce soit la tempête, le travail doit être fait. Le manque de diversité rend également le travail un peu monotone. La fatigue est d’autant plus importante que les temps libres sont peu nombreux et de courtes durées. J’avoue que la grosse charge de travail m’a un peu surprise à mon arrivée et que le travail ne m’a pas particulièrement enchanté. Par contre j’ai apprécié travailler toute la journée en plein air avec des animaux et voir le lever de soleil tous les matins.

Kiyuna Farm ne fonctionne principalement qu’avec des woofers. Les seuls autres employés permanents sont un homme et une femme venant traire les vaches le matin et le soir à tour de rôle avec Asahide. Les murs de la ferme sont d’ailleurs couverts de dessins de woofers venant des quatre coins du monde. Durant mon séjour, j’ai travaillé avec deux japonaises, un anglais, une allemande et lorsque je suis partie, une autrichienne arrivait. Sonja que l’on voit sur la photo est une jeune allemande de 23 ans venue au Japon pour un mois et demi. Un mois de woofing suivi de deux semaines de découverte du pays avec un de ses amis venant la rejoindre. Jeune fille calme et très sympathique, on a beaucoup discuté de nos interrogations similaires sur notre futur, notre boulot et nos envies de voyage.

L’hébergement des woofers est une petite cabane faite de bric et de broc, en bois, tôles et bâches en plastique juste devant l’enclos des veaux, coqs et poules. Réveil à 5h par un cocorico garanti ! L’hébergement est constitué d’une salle commune et d’une chambre-dortoir. L’équipement est minime et l’isolation thermique inexistante. Lors de la tempête qui a eu lieu pendant cinq jours de mon woofing, les bâches claquaient si fort que l’on ne s’entendait presque plus parler. J’ai bien cru que notre hébergement fait de bric et de broc allait céder sous la puissance des rafales. Les toilettes et la douche sont à l’extérieur avec des conditions sanitaires très rurales. Il faut faire le feu pour avoir de l’eau chaude. Malgré tout, l’ensemble possède un certain charme, notamment grâce aux peintures réussies qui tapissent les murs du dortoir et de la ferme.

Les alentours de la ferme sont remplis d’une espèce de jungle faite d’un mélange de feuillus et d’arbres tropicaux. L’atmosphère y est chaude et humide. La ferme abrite une dizaine de chats et trois petits chatons pour la plupart errants qui ont décidé de s’établir dans les étables après s’être rendus compte qu’il était facile d’obtenir de la nourriture. Lorsque je suis arrivée, la plupart avaient attrapé froid suite au mauvais temps et c’était un peu douloureux de les voir renifler ou atchoumer, les yeux larmoyants. Le rhume est une maladie qui peut être très dangereuse pour le chat. Sonja et moi leur avons construit des petits abris de fortunes pour les protéger du froid et de la pluie. Les trois petits chatons (je n’ai aucune idée de leur âge mais ils ne devaient pas être vieux) étaient absolument irrésistibles. En quête d’amour et de caresses, ils venaient tout le temps miauler et se frotter à nos jambes pour être pris dans les bras. Ronronnements immédiats ! J’ai partagé quelques très beaux moments de tendresse avec chacun des trois, notamment le soir lorsque je les amenais avec moi dans la petite baraque où se trouvait la connexion internet pour les protéger du froid. En boule sur mes jambes s’endormant ou suivant avec attention un des épisodes que je regardais, réclamant des caresses truffe à nez, ronronnant, petit corps chaud si mince. Moi qui n’était pas énormément fan des chats avant ça, mon coeur a changé de bord.

Le retour du soleil après cinq jours de tempête fut vécu par tout le monde comme une délivrance. Tous les animaux se prélassaient au soleil pour emmagasiner la chaleur. Ni, le chien de la ferme (“Ni” signifie “deux” en japonais), aimait particulièrement s’étaler dans l’herbe verte sur un des cotés de notre hébergement.

Vers la fin de mon séjour, un groupe de scolaires est venu visiter la ferme. Kiyuna Farm accueille régulièrement des visites des écoles des alentours. Les enfants découvrent le travail et la vie à la ferme, apprennent à faire du beurre, tester la traite des vaches et jouent avec les chatons. Beaucoup d’agitation et de cris durant ces visites mais les sourires et l’enthousiasme font plaisir à voir. Pour la visite des enfants, Keiko Kiyuna avait préparé des petits pains en forme de mamelles de vaches. Mais la plupart des enfants ont trouvé qu’ils ressemblaient plutôt à des “oppai” (“seins” en japonais). Du coup ils furent rebaptisés “oppai-pan” (“pan” signifiant “pain”). Les enfants ont beaucoup rigolé. Blague à part, les pains étaient très bons.

Au final mes dix jours de woofing passent relativement vite mais j’avoue que je lorsque je quitte Kiyuna Farm au matin du 28 Janvier c’est sans regrets. Après ces quelques jours assez fatiguants je vais profiter des derniers jours qu’il me reste sur Okinawa pour me reposer et aller visiter l’Aquarium Churaumi d’Okinawa, le deuxième aquarium le plus grand au monde, après celui d’Atlanta au États-Unis.

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3 février 2016

Textes et photographies par Claire Blumenfeld

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3 réponses

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