Rencontres au milieu des vaches à lait

Deux semaines de volontariat dans une ferme laitière près de Búðardalur.

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Ce matin, Cinderrella n’est pas contente. Elle tape du pied, piétine et fait tomber l’appareil de traite que je viens de lui mettre avec difficulté. Mari vient à ma rescousse. En quelques gestes rapides et précis, elle a calmé l’animal et remis la trayeuse en place. Le lait s’écoule rapidement dans les tuyaux accompagné d’un son de succion automatique. Et je passe à la vache suivante. 

Tous les matins et soirs depuis une semaine, je participe à la traite d’une cinquantaine de vaches dans une petite ferme laitière privée. Pendant deux semaines j’ai décidé de faire un « helpX », un échange volontaire, pour voir une autre facette de l’Islande. Intéragir avec les locaux et expérimenter la vie en Islande. Pas juste le voyage. Le deal : travailler gratuitement pendant 5-6 heures en échange d’un lieu pour dormir et des repas. 

Située à quelques kilomètres de Búðardalur, sur la côte Ouest de l’Islande, la ferme se trouve dans la petite vallée tranquille d’Haukadalur, où coule une rivière riche en saumons. Une vieille baraque traditionnelle au toit de chaume fait face à la ferme de l’autre coté de la vallée. C’est là Qu’Erik le Rouge, explorateur Norvégien et premier Européen à découvrir le Groenland posa ses bagages en Islande. Baptisée Eiríksstaðir, la bâtisse fut le lieu de naissance de Leif Erikson, fils d’Erik le Rouge et premier Européen à découvrir, avant Columbus, le continent Américain. Le lieu est aujourd’hui un musée. Un grand lac occupe l’entrée de la vallée puis s’efface pour faire place aux pâturages. Une dizaine de petites fermes occupent les lieux et quelques moutons profitent encore de leur liberté avant l’arrivée de l’hiver. Les locaux actuels ont-ils encore dans leurs veines la même envie d’exploration qui poussa les Erik père et fils à parcourir le monde ? 

Une petite plantation de peupliers d’Alaska jaunie doucement autour de la ferme. L’herbe est jaune-orangée et les plants de myrtilles sauvages d’un rouge vif. C’est le plein Automne. Je contemple la vallée au paysage si hospitalier. Comparé à bien d’autres endroits en Islande, Haukadalur semble être un petit paradis paisible où la vie rythmée par le passage des saisons et l’élevage des bêtes s’écoule tranquillement. 

Mari est là depuis neuf hivers. Elle est finlandaise, passionnée par l’élevage et la traite et partage sa vie entre Islande et Finlande. Elle est employée quasi-permanente de la ferme depuis neuf ans et c’est elle qui s’occupe principalement des animaux. Elle a nommé toutes les vaches, taureaux et veaux, environ soixante-dix têtes et dévoue sa vie à maintenir la production et le bien-être des animaux. C’est un travail énorme pour une seule personne. Joel est le fermier, le propriétaire. C’est un Islandais d’une soixantaine d’années, récemment divorcé, au caractère étrange et rude. Il n’est pas en grand forme mentalement et physiquement et son divorce semble l’avoir grandement affecté, bien qu’il refuse de l’admettre. Il ne sait pas communiquer autrement que sur un ton accusatif et passe son temps à distribuer des leçons sans queue ni tête. Une étrange atmosphère plane dans la maison ou je vis en compagnie de Joel, Mari et Anneli, une autre volontaire d’origine Estonienne, ce qui n’est pas vraiment ce que j’avais espéré pour mes dernières semaines en Islande. Après quelques discussions et situations très étranges, irrespectueuses et sans intérêt avec Joel et me rappelant de mauvais souvenirs de mon enfance, je me suis rendue à l’évidence. L’échange avec les Islandais que je recherchais n’allais pas arriver et mieux valais limiter mes interactions avec le personnage pour ne pas garder en tête une bien curieuse image du peuple local. Du coté Finlandais et Estonien par contre c’est la grande découverte et l’échange est intelligent et intéressant. Malgré nos différences de nationalité et d’âge, je me retrouve grandement dans la façon dont Mari et Anneli voient la vie et le monde.

Aujourd’hui il fait beau et nous partons, Mari, Anneli et moi, après la traite du matin pour une journée d’exploration. Mari nous emmène sur une petite plage à quelques kilomètres de Búðardalur. Þruma, mi-chien Islandais, mi-Border collie, magnifique animal me faisant penser à un loup, s’amuse dans l’eau et fait fuir un groupe de cygnes sauvages. Des milliers de petites gouttelettes s’échappent de sa fourrure alors qu’elle s’ébroue pour s’écraser sur le pantalon de Mari. Le traditionnel signe d’affection de tous les chiens. Týra l’autre chienne plus jeune de la ferme est restée là-bas. Le fermier n’a pas pris le temps de l’éduquer et elle ne sait pas se comporter « en société ». Plus loin, sur la route de Borganes, Mari nous emmène dans les profondeurs du sol à la découverte d’une cave-tunnel. Au milieu d’un champ de lave couvert de mousse et bouleaux nains, se trouve l’entrée d’une cave naturelle marquée seulement par un petit poteau. Les touristes de l’autre coté de la route se pressent autour du petit cratère de Grábrók. Personne de notre coté. Le lieu à pour l’instant encore échappé à la liste des attractions touristiques du coin. Seuls quelques passionnés et connaisseurs explorent l’endroit à la recherche d’entrées vers les nombreuses caves parsemant le champ de lave sur lequel nous marchons.

Bleus de travail, gants et lampe torche et nous nous enfonçons dans l’obscurité. À la lumière de ma lampe, je distingue les contours hérissé des blocs de lave qui nous entourent. Il y a des siècles, alors que la coulée de lave encore liquide recouvrait le paysage, une bulle d’air s’est retrouvée emprisonnée à l’intérieur formant le surprenant passage souterrain dans lequel nous marchons pendant presque un kilomètre. Certains endroits s’élèvent à plusieurs mètres de hauteur. D’autres à à peine quelques centimètres. Il nous faut ramper avec précaution pour éviter de déchirer nos habits. J’ai l’impression de me retrouver dans un cocon, dans le noir, dans une atmosphère calme et paisible. Il y a rien ici, pas d’animaux, pas de vie. Le seul danger est le risque que le tunnel s’effondre. Mais cela fait des années qu’il est là, alors il va bien tenir encore un peu, non ? Je pense aux Islandais hors-la-loi, des siècles auparavant qui trouvaient refuge dans des lieux comme celui-ci. Mari pourrait passer des heures à l’intérieur j’ai l’impression mais la lumière revient doucement et nous atteignons la fin du tunnel. Nous émergeons à l’air libre au milieu des bruyères et bouleaux.

Du haut de Grábrók, le cratère vieux de 3000 ans en face du champ de lave, la vue est splendide sur la vallée de Borganes. Les bouleaux jaunes illuminent le paysage et j’observe la petite université de Bifröst s’étalant en contrebas. Ici, au milieu de rien, se trouve une université de Droit, Commerce et Économie. Science et Environnement m’aurait semblé plus approprié pour un lieu entouré de champs de lave mais c’est comme ça. Pour l’instant il n’y a pas l’air d’avoir grand monde. Les cours ont-ils repris ? Un autre jour au temps clément, Mari nous emmène nous balader dans la vallée s’étirant derrière la ferme. Le sol est couvert d’herbes jaunies et de petites cascades se jettent le long de cours d’eau. Un petit canyon s’enfonce dans le fond de la vallée, des kilomètres après la ferme. Les dernières myrtilles sauvages encore comestibles finissent dans nos estomacs et le flot de l’eau s’écoulant d’une cascade hypnotise nos yeux. Les deux chiennes courent et s’amusent autour de nous. Je me sens si bien ici, dans cet endroit si agréable. Est-ce encore l’Islande ? Où sont passés les environnements si inhospitaliers traversés à vélo ?

Les jours passent tranquillement rythmés par la traite, le nettoyage des étables et les sorties. Je sais mettre en route la machine de traite et la cuve à lait et même gérer presque sans problème la traite des vaches. « You could work in a farm, if you wanted to » me dit Mari. « You’re good at it ».* L’idée flotte un temps dans mon esprit et se range dans le coin des possibilités d’avenir. Les vaches de toutes les couleurs défilent tranquillement, déversant entre 5 à 10 litres de lait au rythme des trayeuses. Elles ont toutes des pis de formes différentes et en tirer le lait à la main est plus ou moins facile. En tout cas pour Anneli et moi. Mari, elle, fait ça avec une facilité déconcertante. Il est important de nettoyer les pis pour enlever les saletés et tirer un peu de lait à la main avant de mettre la trayeuse afin de vérifier que le lait ne contient pas de bactéries. Une fois la traite finie, il faut nettoyer l’installation au jet d’eau puis nourrir les nouveaux-nés. Deux sont nés lors de mon séjour. Deux petits veaux, au pelage tirant vers le roux. En l’espace de quelques heures ils ont appris seuls à se servir de leurs pattes, à téter au biberon et à pousser de petits beuglements. Rien à voir avec le bébé humain incapable de faire grand chose pendant des années. Les nouveaux-nés reçoivent le restant de lait de la machine via des biberons et sceaux où pis en caoutchouc ont été installé. Les jeunes veaux, génisses et taureaux reçoivent leur portion de foin et s’en est fini pour la séance de matin ou du soir. Entre-deux, nous nettoyons les étables du purin qui s’accumule, parcourons les prairies autour de la ferme pour rassembler les derniers animaux encore à l’extérieur et assistons à une séance de pédicure de sabots. 

C’est la troisième fois que je travaille dans une ferme laitière. La première fois ce fut au Japon, en volontariat. J’étais tombée sur une toute petite exploitation d’une vingtaine de vieilles vaches. La traite était faite à la main par le vieux propriétaire. Et les volontaires ne s’occupaient que de nettoyer les étables et nourrir les animaux. La seconde fois fut en Nouvelle-Zélande, dans une ferme de plus de 200 animaux. J’y avais travaillé pendant un mois et les vaches étaient de jeunes génisses agitées pas très agréables à traire. Cette troisième fois en Islande semble donc être la bonne, avec des animaux relativement calmes et pas trop nombreux, une expérience enrichissante et un échange avec Mari et Anneli passionnant. Ne manque que le fermier à se débarrasser et mes deux semaines ici auraient été parfaites. 

Un filet vert glisse dans le ciel au dessus de moi. Il change de forme se mouvant comme un serpent dans l’espace noir teinté d’étoiles. Je suis fascinée, les yeux grands ouverts. Une aurore boréale. Ma première aurore. C’est début Octobre et il est encore tôt dans la saison pour en voir. Mais ce soir, le ciel est dégagé et les conditions réunies. Après la traite du soir ayant fini vers 9h30, il y a avait un petit quelque chose dans le ciel. Comme le fantôme d’une possibilité à venir. Je suis ressortie une heure plus tard et le ciel avait pris vie. Des aurores défilaient dans l’espace noir. Avec Anneli nous les avons regardé défiler pendant une heure. Il faisait un froid de canard mais le spectacle des aurores changeant de formes, apparaissant, disparaissant, si proches et si lointaines à la fois, m’a fait oublier la morsure de l’air. J’ai essayé de graver le phénomène dans mon esprit, espérant en revoir d’autres lors de la semaine prochaine. Ma dernière semaine en Islande. 

* « Tu pourrais travailler dans une ferme, si tu le voulais. Tu es douée pour cela ».

Mari et Anneli
Nourrir les petits - Photographies par Anneli
Týra
Þruma
Grábrók & Bifröst
La team : moi, Mari, Anneli, Týra et Þruma
Overview

Un périple Islandais

Désillusions du Sud

Première semaine à vélo le long de la côte Sud de l’Islande, de Keflavik à Svinafell.

Le grand Nord

Pédaler autour de la péninsule de Tröllaskagi et de l’oasis Myvatn.

Askjà, un conte en noir et blanc

À travers des kilomètres de champs de lave pour atteindre la caldera invisible, randonner de Herbubreidarlindir à Askjà.

Les fjords enchantés

Traversée à vélo des Fjords de l’Ouest de Staðarskáli à Ísafjörður.

Rouler dans mes pas

Fin de mon voyage en Islande. Je parcours pour la dernière fois les paysages extraordinaires de l’île.

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