Carnets de voyages et récits de transition vers un avenir éthique et durable

Je m’appelle Claire Blumenfeld et je tiens Peregrinus Mundi depuis 2015. Ce site suit mon évolution dans la vie sous forme de chapitres. Les chapitres I à VI présentent principalement des récits de voyage et photographies. Le chapitre VII suit ma démarche de transition vers un mode de vie basé sur l’écologie et le bien-être à travers trois approches qui m’intéressent particulièrement, la permaculture, l’herboristerie et l’éco-construction.

Dans un monde à l’arrêt

La France est confinée pour essayer de ralentir la propagation du virus et j’observe la nature qui bourgeonne avec l’arrivée du Printemps.

Les oiseaux chantent gaiement à l’extérieur. Merles, moineaux, corbeaux, mésanges, rouges-gorges, coucous diffusent dans l’atmosphère tranquille leurs chants variés. C’est calme, il n’y a pas un bruit. Pas un bruit de civilisation. À part les cloches de l’église qui carillonnent ou le bruit d’un moteur de voiture passant rarement dans la rue, c’est d’un calme reposant. Les oiseaux semblent profiter de ces moments de repos pour vocaliser à tue-tête. Chantent-ils plus fort en se sentant maîtres des lieux enfin débarrasser du brouhaha humain ? Ou bien est-ce la diminution de la pollution sonore qui permet tout simplement de mieux les entendre ? De se rendre compte qu’ils sont là. Les oiseaux, partout, virevoltants, accueillants avec joie l’arrivée du Printemps. 

Je suis coincée chez moi. Dans ma toute petite chambre de l’hôtel Mercure à Chamonix. Je n’ai pas de cuisine mais une jolie vue pour observer les oiseaux et les plantes qui vivent à l’extérieur. Depuis le 15 Mars 2020, la France est confinée afin de ralentir la propagation du virus COVID-19. Ce virus contagieux qui impose aux humains de ralentir. Ce petit virus pas catastrophiquement dangereux qui nous force à rester chez nous. En plus d’infecter les corps, il semble indirectement infecter les cerveaux des gens. Déconnectés de la réalité, perdus dans la masse d’informations fausses, nourris aux réseaux sociaux, à la haine et à l’instantanéité, les gens se croient face à la troisième guerre mondiale. Même le président l’a dit. C’est la guerre. La guerre contre un ennemi invisible. Il se sent pousser des ailes notre président. Ça y est, il peut enfin utiliser les discours à relents militaristes et liberticides qu’il cachait sous son bureau. Le maître-mot est de rester chez nous et d’éviter les contacts. Une attestation de déplacement dérogatoire est mise en place afin de n’autoriser que certains types de déplacements. Faire du sport fait partie de la liste mais limité à une heure et en restant dans un rayon d’un kilomètre autour du domicile. La pratique sportive du vélo est autorisée au début avant d’être brutalement rayée des possibilités. L’attestation doit être remplie et signée à chaque sortie. Que de papier gâché. Quiconque ne respecte pas les restrictions fait face à une contravention de plus de cent euros. Adieu, libertés. Bonjour délation et débordements. 

Dans les hôpitaux, étouffés par les restrictions budgétaires mises en place depuis des années, la situation est difficile. Pas assez de masques, pas assez de respirateurs artificiels, pas assez de lits, pas assez de médicaments. Les soignants font avec les moyens du bord. L’état qui a débloqué des milliards pour mettre en place un plan de chômage partiel massif ne semble pas être capable de débloquer des fonds pour le seul secteur qui en a urgemment besoin. Dans les médias la folie est partout. L’incitation à la peur gangrène chaque article. Les gens se trucident à l’aide de mots assassins sur les réseaux sociaux. Je décide de laisser tomber tout ça. Pendant les premiers jours j’ai bien suivi comme tout le monde, le décompte en direct du nombre de morts, l’évolution de la situation dans le monde, les grands mots annoncés par les dirigeants pour faire face à la crise, les conséquences catastrophiques annoncées dans les pays les plus pauvres. Mais je me suis vite rendue compte de la nocivité de l’affaire. Pour être heureux, il faut vivre ignorant. Alors je me déconnecte de tout ça et je passe les jours tranquillement sans me farcir la tête de prédictions catastrophiques ou d’incitations à la haine. 

Mes journées sont bien remplies. Peut-être un peu trop d’ailleurs. Ce confinement imposé serait peut-être propice à une réflexion intérieure, un ralentissement, une observation de la vie extérieure. Mais j’ai du mal à m’y résoudre alors je divise mes journées entre plusieurs activités plus terre à terre. Je fais du vélo tôt le matin alors que les forces de l’ordre ne sont pas encore présentes. Je continue de retoucher les articles de mon site. Je travaille sur la préparation du concours d’anglais IELTS afin de pouvoir intégrer l’université de Bristol (j’ai postulé au mois de janvier au sein d’une formation en documentaire animalier en Angleterre et j’attends actuellement la réponse). Je cuisine comme je peux sur mon petit réchaud de camping en faisant attention à ne pas déclencher l’alarme incendie. Et je commence à nettoyer le jardin de l’hôtel. Mégots, canettes, feuilles et branches parsèment le gazon et je me suis mise en tête de nettoyer tout ça. Les jours passent un peu monotones. Ma vie se partage entre ma chambre, le jardin et un rapide tour à l’extérieur. Je ne croise pas souvent les autres membres de l’équipe. Tout le monde est répartit dans les chambres de l’hotel mais chacun semble vaquer à ses préoccupations personnelles. Cela n’est pas grave, la solitude, je la connais et je l’accueille avec bienveillance. 

Dans les rues de Chamonix, quelques passants s’échangent des futilités à plusieurs mètres d’écart ou se regardent passer d’un air suspicieux. Certains sont paniqués à l’idée de mettre un pied dehors. D’autres comme moi, essayent de vivre de façon normale. Je marche tranquillement dans les rues pour aller faire mes courses ou prendre un peu l’air. J’ai l’impression d’avoir la ville pour moi toute seule. Chamonix n’a pas l’air d’une ville fantôme, loin de là. Juste d’une ville en hors-saison, lorsque la foule des touristes a enfin déserté les lieux. Une ville en paix, loin de l’agitation du tourisme de masse et de la superficialité. Qu’est-ce que j’aime cette atmosphère là. Cette impression de tranquillité qui habite chaque instant. 

Un festival de couleurs est en train d'éclore à Chamonix. Le Printemps fait sortir les fleurs. Primevères, Forsythia, Cerisiers et Pensées sont dans les premières à apparaître.

Le beau temps amène le Printemps avec lui et les arbres et fleurs bourgeonnent de partout. La progression est presque visible à l’oeil nu. De jours en jours, les arbres se parent de jolies feuilles vert tendre et les pétales s’ouvrent au rythme du soleil. La nature renaît tranquillement indifférente à l’inquiétude qui s’est emparée du monde des hommes. Des touches de couleurs roses, blanches, jaunes, vertes, violettes, rouges illuminent la ville. Qu’est-ce que c’est beau, toute cette beauté qui nous entoure, cette variation au rythme des saisons. Mais sommes-nous seulement encore capable de nous en apercevoir ? Ces quelques mois de ralentissement, cet arrêt forcé auront au moins offert un court moment de répit à la planète. Le monde humain est en pause, les machines du consumérisme et capitalisme tournent au ralenti. Moins de gaz à effet de serre, moins de pollution, moins de destruction environnementale. En quelques semaines, l’eau des rivières devient plus claire et les animaux s’aventurent en ville. Donnez lui la possibilité et la nature se remettra d’elle même. Ce répit servira t’il de réveil auprès de l’humanité ? Ou bien reprendrons-nous comme si de rien n’était dès le confinement levé ? Je lis “Dans les forêts de Sibérie” de Sylvain Tesson. Récit de six mois d’ermitage au fin fond de la Sibérie. Isolé seul dans une cabane au bord du lac Baïkal. Pêche, marches, lectures, observation de la nature et les heures qui passent pour seules amies. Loin de toute la folie du monde, un retour à la nature, à la simplicité et à la tranquillité d’esprit. Une sobriété heureuse. Comme le livre de Pierre Rabhi qui semble m’appeler de sa lecture. En regardant le monde au ralenti, vidé de sa foule de fourmis pressées, j’ai l’impression d’y voir une vision de l’avenir. L’avenir durable, équitable et respectueux passe obligatoirement par décroissance et sobriété. Et même si cela ne sera pas facile, c’est la seule voie salutaire possible. 

Dans la forêt coté Mont-Blanc, il n’y a personne. Je suis à 1500 mètres de hauteur et j’observe la vallée en contrebas. Les parkings sont vides, personne dans les rues et très peu de voitures sur les routes. Il fait un temps magnifique et je suis partie en randonnée à la journée afin de rejoindre le Montenvers et la Mer de Glace à 1900m. Je suis partie de bon matin pour éviter les patrouilles de police et j’ai suivi le petit sentier qui s’enfonce parmi les arbres à l’assaut de la montagne. Le paysage est fascinant. Pourtant je le connais bien après deux saisons dans la région. Mais chaque regard sur les lieux est une nouvelle découverte. Je ne m’en lasse jamais. La forme des montagnes, la blancheur de la neige sur les hauteurs, les refuges minuscules, les variations de vert, les striées des couloirs d’avalanche, la vallée remplie d’habitations. Une pointe de tristesse s’insère dans mon coeur. D’un bout à l’autre de la vallée, il n’y a que ça. Une suite de chalets et d’immeubles qui ont avalé les espaces naturels. À quoi ressemblaient les lieux avant l’appropriation de l’endroit par les hommes ?

Le Montenvers est dans la neige et la Mer de Glace luit au soleil. La petite langue de glace semble atrophiée, même en hiver encore recouverte de neige. Le monstre a depuis longtemps perdu sa puissance. Je monte à travers dans la neige qui me congèle les doigts. Le sentier a disparu et je me fie à mon jugement. Pas un nuage dans le ciel. La blancheur des lieux m’éblouie et je marche comme une aveugle au contact des éléments autour de moi. Le gros bunker de pierres massives de l’hotel du Montenvers gît à flanc de montagne vidé de ses habitants. Le petit train rouge ne monte plus. La paix absolue. Le rail est vide de neige et je profite de l’occasion pour redescendre en marchant le long de la construction. 

Un autre jour, je monte aux Alpages de Blaitière. Le sentier démarre à coté de la gare du téléphérique pour l’Aiguille du Midi et je vois une cabine s’élancer dans le vide. Y a t’il du monde qui travaille à l’Aiguille ou au refuge en contrebas ? Dans la forêt, les oiseaux fouillent les feuilles à la recherche d’insectes à grignoter. De gros morceaux de névés parsèment le chemin. Les sous-bois sont abimés de ce coté là. Des troncs et racines gisent un peu partout et la terre semble avoir été maltraitée. Les conséquences de l’hiver ? Les chalets de Blaitière apparaissent à 1700m dans une jolie clairière. Là aussi la terre semble avoir souffert. Un rocher en surplomb offre une vue spectaculaire sur Chamonix en contrebas. Plus haut la neige fait son apparition et je m’enfonce parfois jusqu’aux hanches. Deux cent mètres de tâtonnements à travers et me voilà arrivée au second chalet à 1925m. Un chamois file en m’envoyant des sifflements d’alerte. Une hermine passe à la vitesse de l’éclair. Un peu plus haut le Plan de l’Aiguille étale sa magnificence couverte de neige. Je déjeune au soleil en écoutant les bruits de la nature et en profitant du calme. Je n’ai pas envie de redescendre. La nature vit indifférente aux secousses du monde humain en contrebas. Ici, seule la réalité dirige l’ordre des choses. 

Presque personne sur le chemin de randonnée menant à la Mer de Glace. Le refuge du Montenvers ressemble à un bunker abandonné, vidé de ses visiteurs. Le chalet de Blaitière à 1900m est encore recouvert de neige. En contrebas, Le centre-ville de Chamonix vit à un rythme ralenti. Le calme permet d'apprécier les bruit de la nature habituellement un peu masqués par le brouhaha de la circulation.

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12 avril 2020

Textes et photographies par Claire Blumenfeld

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