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Les fjords enchantés

Traversée à vélo des Fjords de l’Ouest de Staðarskáli à Ísafjörður.
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Isafjördur - Fjords de l’Ouest - Islande - © Claire Blumenfeld

Le bus me dépose à Staðarskáli, en bas du fjord Hrutafjördur, juste au début de la grande péninsule aux multiples doigts que forment les Fjords de l’Ouest de l’Islande. J’ai pris le bus depuis Myvatn, puis Akureyri pour éviter la route. La grande route N°1 remplie de voitures. Il est presque huit heures du soir et le vent rend la petite dizaine de kilomètres à parcourir, pour rejoindre Bordeyri et son tout petit camping, bien fatiguants. Je monte ma tente dans la nuit qui tombe, frissonnant dans le froid mordant. Septembre est arrivé et avec lui, les températures de l’hiver. J’ai décidé de passer mes trois dernières semaines à traverser les Fjords de l’Ouest avec une pause de quelques jours pour randonner sur Hornstandir. Les dernières semaines avant que les conditions hivernales ne rendent le voyage trop difficile. 

Et puis l’Islande joue avec mes limites. En suivant la côte vallonée le lendemain, de Bordeyri à Holmavik, j’ai songé à rentrer. À laisser tomber ce pays si inhospitalier, si froid, au vent épuisant permanent. La route difficile, le vent de face et une grosse averse ont épuisé le peu de motivation qu’il me restait. Et malgré le paysage qui se fait de plus en plus beau, je rêve d’un pays plus accueillant. Je rêve des Alpes et de la Provence. D’arbres, de lieu sans vent et d’un peu de chaleur. Je passe des cols difficiles, montant à 200-300 mètres. Appréciant le paysage des petits fjords qui commencent à se profiler et la route juste au bord de l’eau mais filant sans tarder sous la pression du vent violent. Il faut redescendre de l’autre coté. Puis recommencer. Je suis à bout et pourtant je pédale. Puisant dans mes dernières forces pour atteindre Holmavik. 105 kilomètres au compteur. Ma plus grosse journée à vélo. C’est dans les moments les plus durs que l’on est capable des plus grands exploits. Pourtant j’aurais pu camper en bordure de l’eau m’arrêtant en fin d’après-midi après une soixantaine de kilomètres. Mais quelque chose m’a poussé à continuer et rejoindre le village. La perspective peut-être de prendre le bus pour rejoindre Isafjördur et laisser tomber la traversée à vélo.

Mais il n’y a plus de bus. Le dernier est passé hier. Aujourd’hui c’est Septembre et le bus Holmavik – Isafjördur ne passe plus. La saison touristique est finie. Une mâtinée pleine de questions sur la suite des événements me laisse songeuse et j’attaque la route vers midi. J’ai décidé de continuer la route à vélo. Une longue montée s’étire dans la vallée pour atteindre le plateau à 500m au dessus. Je pédale à la vitesse d’un escargot. Une voiture en sens inverse s’arrête à quelques mètres de moi. Je distingue un vieux monsieur qui en sort, semble m’observer et me prendre en photo. « You’re almost at the top” qu’il me crie. « Good to know », je lui réponds en rigolant. Il semble époustouflé par mon effort, mon exploit, de gravir la pente. « This is unbeliveable ! For me ! I can’t… ». Je lui réponds en le dépassement doucement que c’est assez fatiguant et lui souhaitant un bonne journée. 

« Have a good day! ». 
« You too! Don’t drive too fast! ».
« I’ll try! ». *

Le haut apparait enfin, couvert de cailloux, désertique. Le plateau semble s’étendre sur des kilomètres. Je distingue le Drangajökull, grande masse blanche luisant dans le lointain. Dans la descente, la végétation explose de couleurs. Rouge, orange, vert. C’est l’Automne. Là pour seulement quelques semaines. Le petit fjord Isafjördur s’étend devant moi. La ville d’Isafjördur, ma destination, est elle à encore plus d’une centaine de kilomètres. J’ai beau chercher le camping inscrit sur la carte, je ne le trouve pas. Je pédale le long de l’eau sur une petite piste cabossée cherchant un panneau indicateur. Mais rien. Sous la lumière dorée d’une fin d’après-midi parfaite, je remplie mes gourdes dans une rivière et installe ma tente en bordure d’une petite église. Juste en bordure de la mer, dans les grandes herbes, baignée par le soleil, relativement protégé du vent. Le paradis. Il y a bien une petite maison à une centaine de mètres mais personne à l’intérieur. Probablement une résidence d’été. Des tonnes d’oiseaux piaillent dans le soir qui s’installe et je me laisse envahir par un sentiment de bien-être. Le temps est magnifique et j’ai trouvé le plus bel endroit pour camper de l’Islande. J’ai retrouvé le moral et les interrogations du matin semblent désormais bien loin. 

* « Bon à savoir »,
« C’est incroyable, moi, je suis incapable… »
« Bonne journée ! »
« Vous aussi ! Ne conduisez pas trop vite ! »
« Je vais essayer ».

La brume de mer se mêle au brouillard sur les hauteurs des petites collines autour de moi. Ma tente est couverte d’une fine couche de givre. Le soleil est caché par les nuages et les lieux font un petit peu moins idylliques qu’y hier soir. L’église est toujours là. Je me prépare dans ma tente essayant d’oublier le froid. Les flammes du réchaud bouillant mon eau pour le petit-déjeuner réchauffent un peu l’atmopshère. Je mange ma petite portion de céréales écoutant les oiseaux chantant sur l’eau quelques mètres plus bas. Un mini 4×4 a lui aussi trouvé refuge pour la nuit près de l’église. Son propriétaire dort toujours à l’intérieur emmitouflé dans un sac de couchage. Je continue sur la route magnifique longeant le petit fjord. La brume se lève doucement et le soleil réchauffe les lieux. Il fait un temps magnifique.

Une multitude d’oiseaux, des cygnes sauvages, des Eiders à duvet, des cormorans, des mouettes, des goélands, des Guillemots, des Sternes arctique se prélassent en bordure de l’eau, se lançant à la mer à mon passage. Et toujours la végétation couleur rouge orangé. J’ai l’impression de pédaler dans une version plus austère de ce que j’imagine être la Scandinavie. Je me sens si bien au milieu de ce paysage superbe et agréable. Au fond du fjord, les grandes falaises sont découpées de cascades et ruisseaux. Je repars dans l’autre sens, récupérant le vent de face. La route est plus dure dans ce sens mais j’oublie la difficulté me perdant dans la contemplation du paysage. Avec ce temps si beau et cette « abondance » de végétation, l’Islande n’a plus grand chose à voir avec les paysages traversés précédemment. Mais combien de temps cela va t’il durer ? 

Je longe les petits fjords les uns après les autres. Mjoifjördur. Skotufjördur. Un couple âgé, sorti d’un gros camping-car pour se dégourdir les jambes, m’apostrophe en Islandais. Ils ne parlent presque pas anglais. Plus loin, un cimetière de voitures surgit à coté d’une petite ferme dans le fond d’une petite vallée. Une tonne de voitures dont la carrosserie métallique miroite au soleil. Ce soir aussi, c’est bivouac en bordure de fjord. Il n’y a presque rien le long des 300 kilomètres et quelques séparant Holmavik d’Isafjördur. J’hésite pas mal de fois avant de finir, poussée par le soleil qui disparait derrière les montagnes, par planter ma tente à proximité d’une maisonnée elle aussi sans habitants. Il fait beaucoup moins froid ce soir. Le vent est tombé et je me sens bien de nouveau posée au milieu des grandes herbes à quelques mètres de l’eau. Le lieu est un peu moins paradisiaque que le précédent mais tout aussi agréable. Surtout après une autre grosse journée de vélo. Je m’endors en écoutant les canards qui cancanent à quelques mètres de moi. Mais quelque chose fouine le long de ma tente me réveillant plusieurs fois. Probablement une souris ou un mulot.

J’ai enfin réussi à m’endormir et les gouttelettes qui s’abattent sur ma tente me réveillent doucement. Une petite averse passe au dessus, suivie de la brume et enfin du soleil. Mais je ne suis pas du bon coté de fjord, je n’ai pas le soleil. Il n’y a pas de vent ce matin et comme hier soir les températures ne sont pas si froides. J’accueille ce changement avec joie, espérant que cela dure pendant plusieurs jours. Chaque fjord est une découverte. Tous semblables mais différents avec leur propre ambiance. Après Skotufjördur, je longe Hestfjördur puis Seydisfjördur. Les falaises se font de plus en plus hautes. Une ressemble à un gigantesque paquebot avec ses cheminées élancées vers le ciel. La route alterne entre passages en hauteurs et passages au ras de l’eau. J’aime cette proximité avec la mer. Ce tout petit passage entre montagne et océan. Mais j’ai du mal à avancer. Le vent, les montées et la fatigue cumulée des trois gros derniers jours, probablement. Aujourd’hui aussi il fait un temps magnifique et je ne regrette pas d’avoir finalement décidé de continuer ma traversée à vélo. De tous les paysages visités en Islande, les Fjords de l’Ouest sont pour l’instant ceux que je préfère. Un émerveillement de chaque instant. Et puis, la route est petite et relativement peu de voitures viennent troubler ma tranquillité.

Une grosse montée et Alftafjördur se dévoile. Encore plus beau que les précédents. Encore plus majestueux. Les montagnes sont des géants qui s’élèvent de chaque coté. Les lieux semblent avoir été modelé étrangement. Des coupures, des creux, de grandes arrêtes. Les restes des glaciers d’autrefois. De l’autre coté la petite ville de Sudavik s’étire le long de la côte. J’ai pensé m’arrêter là pour la nuit mais la perspective de pouvoir prendre le ferry demain matin depuis Isafjördur pour rejoindre Hornstrandir, me font continuer. Une vingtaine de kilomètres de plus. Je longe les falaises juste en bord de l’eau contemplant les falaises de la péninsule de Grunnavik en face et celles d’Hornstandir apparaissant derrière. Et puis je tourne pour pénétrer enfin dans le fjord d’Isafjördur. Aveuglée par la lumière, j’arrête mon vélo et contemple les lieux époustouflants. Mais quel est donc ce paysage ? Cette perle cachée tout en haut de l’Islande ? Ce lieu enchanté ? Cet endroit où mon père est venu deux fois en voyage. Les lieux sont encore plus beaux que précédemment et je passe mes derniers kilomètres à prendre des photos. De grands trous parsèment les falaises de chaque coté de la baie. Naustahvilft, le plus impressionnant surplombe Isafjördur. Pour les habitants de la région, le trou fut causé par un troll femelle courant à toute vitesse pour rentrer chez elle avant que le soleil ne se lève et ne la transforme en pierre. Mais épuisée, elle se serait assise pour se reposer sur le flanc de la montagne laissant un trou impressionnant. Troll ou glaciers, cela n’a pas d’importance.

Les montagnes orangés baignées de lumière se reflètent sur l’eau peignant une peinture extraordinaire. Et au milieu de la baie, au milieu de l’eau, la petite ville d’Isafjördur étale ses maisons colorées. Le lieu me plaît instantanément. J’ai l’impression d’avoir atteint un lieu que je cherchais sans le savoir. Un lieu où je suis déja venu, des années auparavant, mais dont je ne me souviens plus. Un voyage avec mes parents oublié dans les profondeurs de ma mémoire. Mais je n’ai pas le temps de trop m’attarder. Il me faut préparer mon sac de randonnée et laisser mon vélo à l’hôtel. Demain matin je pars en randonnée de quatre jours sur Hornstrandir, la péninsule tout au nord-ouest, pour une dernière randonnée en Islande. Je profiterais d’Isafjördur en revenant.

Quatre jours plus tard, Isafjördur est toujours là sous un ciel couvert de nuages. J’apprécie le retour malgré le temps moins beau. Depuis les fenêtres de la guesthouse presque vide, je regarde le ballet des voitures et les montagnes orangées. C’est un jour de repos. Un jour au ralenti. Dans le centre du village, il reste encore quelques maisonnées d’autrefois faites de tôle colorée. Je monte jusqu’à Naustahvilft, le trou dans la montagne pour apprécier la vue. Tout un groupe de Lagopèdes Alpins sont en train de fourrager dans les bruyères. Leurs pattes couvertes de plumes blanches ressemblent à des bottes d’hiver. Il me reste une grosse dizaine de jours pour finir la traversée à vélo de l’autre partie des Fjords de l’Ouest. Sous un mélange de pluie et de soleil. Les lieux semblent m’appeler. Il est temps d’en finir.

Overview Chapitre V

Partie 2 : Un périple Islandais

Désillusions du Sud

Première semaine à vélo le long de la côte Sud de l’Islande, de Keflavik à Svinafell.

Le grand Nord

Pédaler autour de la péninsule de Tröllaskagi et de l’oasis Myvatn.

Askjà, un conte en noir et blanc

À travers des kilomètres de champs de lave pour atteindre la caldera invisible, randonner de Herbubreidarlindir à Askjà.

Rouler dans mes pas

Fin de mon voyage en Islande. Je parcours pour la dernière fois les paysages extraordinaires de l’île.

Islande

L’Islande est un pays comme nulle part ailleurs. Ses paysages sont magnifiques et inhospitaliers et son ambiance particulière.

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Carnets et créations orientés nature et voyage

par Claire Blumenfeld

À propos

Claire Blumenfeld. La trentaine. Passionnée de nature, voyages et découvertes. J’observe le monde, la vie autour. Je cherche des réponses sur moi-même. Entre carnets, photos, vidéos et notes, voici les chapitres de ma vie. Le récit de mes errances.

Claire Blumenfeld. La trentaine. Passionnée de nature, voyages et découvertes. J’observe le monde, la vie autour. Je cherche des réponses sur moi-même. Entre carnets, photos, vidéos et notes, voici les chapitres de ma vie. Le récit de mes errances.