Note : À cause de limitations techniques liées à l’utilisation de ma tablette en voyage, je ne peux présenter mes articles dans leur mise en page habituelle (grand format et image en plein largeur). Bien que cela ne me plaise pas trop, je suis donc obligée d’utiliser le format simple en attendant d’avoir accès à un ordinateur afin de pouvoir retoucher la mise en page. J’espère que cela ne vous gênera pas trop dans votre lecture. 

 

Je découvre la cote Sud de l’Islande, de Keflavik à Skaftafell, parcours presque quatre-cent kilomètres sous une météo passable, me bats contre les touristes, la circulation et les paysages monotones et me demande où est passé l’Islande que j’avais en tête.

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J’ouvre les yeux sur une masse de nuages blancs. Au loin une lueur rouge perce l’horizon. Une éruption volcanique, pensais-je avant que mon esprit rationnel n’efface l’idée saugrenue. Probablement les dernières lueurs du soleil. Ou les reflets de la lune. Il est deux heures du matin et l’avion ne va pas tarder à se poser sur le sol Islandais. Un mélange d’excitation et de fatigue m’envahit. Me voilà enfin arrivée sur cette île tant imaginée. Sept ans qu’elle occupe mes pensées depuis le visionnage du film La Vie rêvée de Walter Mitty. Dans quelques minutes, je vais poser mes pieds sur le sol de ce pays si particulier.

Je récupère mon vélo dans son gros carton protecteur et rejoins dans la nuit claire le petit local dédié aux bicyclettes à l’extérieur de l’aéroport. Une à une les pièces reprennent leur place sur le cadre. Pédales, roue avant, lampe. Mais je n’arrive pas à regonfler mes pneus. Il y a quelque chose qui coince avec la petite pompe toute neuve. J’utilise les gonfleurs du local, fatiguée de perdre du temps. Que faire ? Première chose, rejoindre le camping de Volgar à une petite dizaine de kilomètres de là. Le reste peut attendre. Je roule dans la nuit sur une petite route qui se transforme rapidement en piste puis en sentier recouvert de petits cailloux noirs. Il pleut légèrement. Et les dix kilomètres prévus s’avèrent en fait être une bonne quinzaine. J’ai l’impression étrange que l’Islande ne veut pas de moi. J’atteins enfin le camping et m’endors exténuée vers cinq heures du matin. Le jour se lève déja.

« Hello, somebody in there ? »* La voix de la propriétaire me tire du sommeil. Elle vient réclamer son dû. Il est dix heures du matin. Je lui paie les 1750 couronnes islandaises demandées et les ennuis me reviennent en mémoire. Commencer à rouler sans une pompe fonctionnelle ne me paraît pas une bonne idée. Et le seul endroit où se trouve un magasin de vélo le plus proche se trouve dans la banlieue de Reykjavík. Moi qui voulait éviter la grande ville… La route est grande. C’est presque une autoroute. Ou s’en est une, vue la vitesse à laquelle me dépassent les voitures. Des champs de lave couverts de mousse jaune s’étirent à perte de vue. Plus j’approche de la capitale, plus la circulation empire. Vingt-sept longs kilomètres plus tard, mon problème trouve sa réponse. Ma pompe marche très bien, c’est juste l’embout qui n’est pas dans le bon sens. Il suffit de le dévisser, le retourner et problème réglé. Erreur de débutante. Cela m’apprendra à partir sans tester une nouvelle pompe.

De retour sur l’autoroute, en sens inverse, je roule sous la pluie pour rejoindre Grindavik, de l’autre coté de la péninsule de Reykjanes. Avec l’orage la lumière est fantastique. Au milieu des coulées de lave, j’ai l’impression de rouler sur un autre monde. En début de soirée, après presque soixante-dix kilomètres dans les jambes, j’arrive enfin à Grindavik et son décor industriel. Anita’s Guesthouse est encore vide et je profite de la tranquillité des lieux pour prendre une bonne douche chaude et faire sécher mes affaires. Un à un les autres clients débarquent. Bienvenue en Islande.

Les jours suivant je parcours la côte sud de la péninsule de Reykjanes. Le vent souffle fort et me lamine le moral. La circulation aussi. Le défilement des voitures n’arrête pas. Entre les courts intervalles de bruit de moteur c’est le grand silence. Et le bruit du vent qui me siffle dans les oreilles. D’un coté les grandes falaises vertes. De l’autre les champs de lave couverts de mousse. Je ne suis pas loin de la mer et de nombreux oiseaux de mer accompagnent ma lente progression. Il fait gris. Il pleut. Il fait beau. Je campe à Strandakirkja dans le vent où de nombreux oiseaux défendent ardemment leur territoire et volent très près de ma tête pour me faire décamper. Même les oiseaux se liguent contre moi ! À Selfoss je récupère la route N°1, la grande route faisant le tour de l’Islande. Et sa file ininterrompue de touristes. Le paysage change. Prairies, après prairies se succèdent. Sur la route vallonée, me battant contre le vent et la circulation je sens mes illusions se fissurer doucement. Cela n’a rien à voir avec l’Islande que j’ai dans ma tête.

Je trouve refuge au camping mal équipé et surpeuplé d’Hella. Il me faut réfléchir sur la suite de mon voyage. Comment éviter les deux problèmes majeurs contre lesquels je me bats depuis deux jours : le vent et la circulation. La seule solution semble être de commencer à rouler très tôt, le vent étant généralement peu fort le matin et les gens ne prenant la route que vers neuf heures. Ensuite il me faut abandonner mon itinéraire tout défini et accepter les aléas du climat difficile Islandais. Tant pis pour les îles Westman. Tant pis pour la randonnée du Laugavegur que j’avais prévu de commencer dans trois jours. Tout va dépendre du temps.

Falaises et prairies défilent doucement au rythme de mes coups de pédales. On se croirait en Écosse. Eyjafjallajökull, volcan et glacier entré en éruption en 2010 est invisible, le sommet dans les nuages. À ses pieds, la petite Guesthouse Raudafell m’attend. Depuis le salon j’observe les montagnes vertes des alentours et la grande plaine s’étendant jusqu’à la mer. Dans le brouillard, les lieux paraissent si austères. Le lendemain, une jeune portugaise en échange scolaire vivant dans la ferme des propriétaires nous sert des pancakes sans saveur. Petit-déjeuner (frugal) inclus. Les propriétaires ont la gueule de bois. Ils ont célébrés, comme tous les Islandais, l’arrivée d’un long weekend.

Skogafoss et sa fameuse cascade est remplie de monde. Je passe mon chemin. Le glacier Sólheimajökull et ses blocs de glace flottant sur un petit lac est rempli de monde. Je passe mon chemin. À quelques kilomètres de Vik, le vent forci et je dois me résoudre à abandonner mes envies d’aller visiter le cap Dyrholaey et la plage de Reynisfjara. Je suis fatiguée. J’ai l’impression d’être dans un rêve. Un rêve pas très joyeux duquel je n’arrive pas à sortir. Une grosse montée se moque de moi et je pousse mon vélo me battant contre le vent et les voitures. De l’autre coté, Vik a disparu. Il ne reste que de grands hôtels, restaurants et centres commerciaux en construction. En chemin vers Kirkjubaejarklaustur je retrouve les champs de lave et les nuages pluvieux. J’ai le mental inquiet roulant au milieu de cet environnement si inhospitalier. Un grand désert noir s’étend pendant des kilomètres. Et je distingue la pluie tombant par vagues au rythme des bourrasques de vent. Sur une petite aire de repos, avalant à toute vitesse mon déjeuner sous les gouttes, une jeune femme m’offre le confort de sa voiture le temps du repas. Mais je refuse gentillement. Il me reste une bonne vingtaine de kilomètres avant de rejoindre Skaftafell et céder au confort maintenant, c’est ne jamais repartir.

Une immensité blanche s’étend à l’horizon. Le glacier Vatnajökull est un monstre de glace. C’est la plus grande calotte glacière de l’île. Elle recouvre 8% du territoire. Autant dire que ce que j’en vois de la route n’est que la partie immergée de l’iceberg. À ses pieds entre deux langues glaciaires se trouve le petit parc national Skaftafell. Les nuages sont si bas que je ne distingue les glaciers que par intermittence. Le camping de Svinafell est mouillé au pied des montagnes à quelques kilomètres du parc. Comme depuis une semaine, à chaque camping, les lieux sont bondés. La masse de touristes est impossible à éviter sur la côte Sud. Cela fait huit jours que je roule. Presque quatre cent kilomètres de parcourus. Et je suis profondément déçue. Où sont les paysages dépaysants, les grandes étendues sauvages, la nature intouchée ? Je revérifie les prévisions météo pour la cinquième fois de la journée. Le temps s’annonce toujours aussi mauvais pour les prochains jours dans les environs. Mais pas vers Skogar et le Landmannalaugar, où s’étire la randonnée de cinq / six jours du Laugavegur. Quelques nuages et du grand soleil pour au moins quatre jours. Serait-ce un signe tombé du ciel ? La décision est prise. Mon vélo dans la grange des propriétaires du camping et mon sac de randonnée prêt. Il est temps de voir autre chose que les déceptions de la côte Sud.

* «Bonjour, il y a quelqu’un là dedans ? »

 

Péninsule de Reykjanes - Islande - © Claire Blumenfeld
Péninsule de Reykjanes

 

Vik - Côte Sud - Islande - © Claire Blumenfeld
L’église de Vik

 

Des Lupins - Côte Sud - Islande - © Claire Blumenfeld
Des Lupins

 

Falaises dans la brume - Côte Sud - Islande - © Claire Blumenfeld
Les falaises dans la brume

 

Saison des foins - Côte Sud - Islande - © Claire Blumenfeld
La saison des foins

 

Les falaises - Côte Sud - Islande - © Claire Blumenfeld
Les falaises non loin du glacier Vatnajökull