Cet été, pas de compagnonnage. Mais du temps aux Alvéoles quand même. Une semaine après les Rencontres du réseau des Conseiller·ères, me voici de retour aux Alvéoles pour le CCP, Cours de Conception en Permaculture de Juillet. Douze jours en posture d’assistante, à offrir soin à la membrane du groupe et à animer des temps de chantiers matinaux. Je suis en joie à l’idée de re-participer à un CCP. Il y a presque un an, en Août 2024, je faisais le CCP aux Alvéoles. Un moment très fort qui a orienté tout mon avenir et qui a fait que je suis en compagnonnage et en formation cette année. Mais cette année, je ne suis pas dans la même posture. Je suis dans une posture d’encadrement et de facilitation. Vingt-neuf stagiaires, Aurélia, Marine, Perrine et Antoine à la pédagogie, Esmée, François P. et moi à la membrane. Pour vivre / faire vivre une aventure humaine, une immersion sylvestre, un séjour apprenant.
Esmée tient une petite branche sur laquelle se trouve un magnifique Lucane cerf-volant. Le scarabée ne bouge pas alors que je le photographie. À la queue leu leu nous marchons dans le synclinal du Saint Pancrace. Chacun de nos pas (environ 1 m) représente 1 million d’années. Nous sommes en pleine Marche du Temps Profond et Antoine nous conte les moments clés de l’évolution de la Terre et de la Vie. L’apparition des premières cellules, des végétaux, des animaux, les glaciations, les cycles d’extinctions de masse et de renouveau de la Vie. J’aime beaucoup ce moment, cette balade à travers le temps qui nous permet collectivement de se rendre compte de l’interconnexion de toute forme de vie. De l’infime goutte d’eau dans l’évolution de la Terre qu’est l’histoire de l’humanité. Et de la démesure de son impact. Nous marchons l’histoire de la planète, 4,6km pour 4,6 milliards d’années. Ancrer dans mon corps, dans mes pas, le temps long, la vie de multiples autres formes de vie avant l’humain·e. Ancrer dans mon corps les grands bouleversements. Ancrer dans mon corps, l’extinction de masse en cours, l’impact que le peuple-humain·e est en train de causer sur les écosystèmes.
Après la Marche, nous rentrons tranquillement aux Alvéoles par les crêtes du Saint Pancrace. Depuis le haut, on distingue les plateaux du Vercors, le massif du Glandasse, le synclinal de Saou et la vallée de la Sye en contrebas. Nous observons. Lire, ressentir le paysage pour comprendre les dynamiques évolutives du milieu. Pour comprendre la circulation de l’eau ou le déplacement des arbres. Pour noter les corridors écologiques interrompus, l’impact de la sécheresse, les routes bitumées qui fracturent le paysage. Sous le soleil de plomb, je me sens remplie d’une énergie vivante. L’énergie du feu, l’énergie de la guerrière, de l’éclaireuse, de l’élan du changement. J’ai l’impression de sentir converger à l’intérieur de mon corps, à l’intérieur de mon centre, un bouillonnement de vie, qui monte de mes pieds en contact avec le sol, jusque dans mes tripes et submerge mon esprit. Un bouillonnement de vie issu du corps-planète qui m’urge à tracer de nouvelles voies.
Au fur et à mesure des jours qui se déroulent, je regarde avec bonheur le groupe se créer, les échanges se faire, les designs se dessiner. Je discute compagnonnage, plusieurs sont intéressés pour 2026 ! Esmée et François P. font un atelier sur la LiFoFer. Marine parle de la Communication Vivante. Antoine et François G. creusent des mares à la pelleteuse. Perrine récolte des graines au potager. Aurélia propose un atelier facilitation graphique. Ben nous parle outils paysans. On se baigne dans la Drôme pour échapper aux fortes chaleurs. On profite des guinguettes estivales, la Poule à facettes, le marché du Tiroir à Suze, etc. On discute Permaculture, régénération des milieux, changements sociétaux et avoir des enfants dans un monde en bouleversement. Je regarde les visages changer, les regards se transformer, les imaginaires s’ouvrir.
Au milieu du chaos qu’est devenu la zone humide, trois petites grenouilles observent Antoine, Aurélia et moi en train de remplir des gabions de pierres. Le terrain des Alvéoles est en plein chamboulement : plusieurs mares sont apparues dans la zone humide, l’entrée de la forêt s’est transformée en un nouvel emplacement pour la tente de formation et il y a des gros tas de pierres un peu partout. J’observe. Je ressens. Je sens le lien qui se crée entre nous, humain.es, et avec le milieu en transformation. Je me sens en destructuration et en restructuration en même temps. Je me plonge dans le regard d’une des petites grenouilles. Dans une immensité tranquille. Comment l’oeil de la grenouille perçoit-il le monde ? Comment ressent-elle le bouleversement ? Une volée de papillons bleus se pose pour butiner l’eau remplie de boue au fond de la nouvelle mare. Une métaphore de ce CCP. Comme une vague d’énergie qui relance de nouveaux débuts.