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Chapitre · 7 · septembre 2025

Réhabiter le monde

>> réhabiter · dynamiques évolutives · temporalité · cécité · bouillonement

Après quelques pas dans la forêt, Véronique s’arrête devant un très grand chêne qui déploie ses grosses branches couvertes de mousse de tous les cotés. Ce représentant du genre Quercus émane une sensation de majestuosité, d’ancienneté et d’accueil. 

« Le chêne est un des arbres qui abrite le plus de biodiversité en son sein. Lichen, mousse, insectes, animaux, toustes trouvent refuge dans ses branches. Toustes vivent, co-évoluent et font société ensemble ». 

Comment vivre ensemble à plusieurs peuples humain·es et plus qu’humain·nes sur un même sol ? C’est la thématique du festival Jusqu’au Vallon organisé par Cultures Vivaces à Forcalquier du 11 au 13 Septembre 2025. À travers conférences, visites, ateliers, photographies, cuisine et concert, le Festival essaye d’ouvrir les imaginaires sur les façons de faire société avec le reste du Vivant. Sur comment Réhabiter le territoire. 

Véronique reprend doucement sa marche accompagnant le groupe où je me trouve à travers la sylva du Vallon. La botaniste agronome à la retraite, pose un regard à la fois naturaliste, sensible, historique et prospectif sur le peuple-plantes autour de nous et nous raconte les dynamiques évolutives du milieu. 

« On se sent un peu comme dans une dans une jungle ici, non ? Vingt mètres auparavant, on se sentait dans une ambiance tranquille. Ici, ça fourmille d’énergie. On sent l’expansion tout autour. Un devenir en cours ».

De grands peupliers s’élèvent au dessus de nous. Ils sont couverts de lierre. Des clématites font pendre leur longues lianes. Des ronces marquent la lisière de la forêt. Des morceaux de bois sont en décomposition au sol. De petits glands de chêne sont en train de germer. 

« Les peupliers sont des arbres de ripisylves. Ils indiquent la présence d’un milieu humide. Ils poussent vite et disparaissent vite pour laisser la place à d’autres espèces. Le lierre est une liane épiphyte qui se hisse le long des troncs pour chercher le soleil, tout en restant toujours en dessous du houppier de l’arbre-support. Il participe à la régulation de l’humidité, abrite une faune auxilliaire importante, enrichit l’humus du sol et débarrasse les troncs des champignons invasifs. Encore un magnifique exemple de faire-ensemble ». 

Un peu plus loin Véronique s’arrête devant un tas de feuilles mortes au sol. Elle nous parle du phénomène de jaunissement des feuilles en été, de l’impact de la chaleur sur les stomates, des signaux émis par les racines pour signaler la canicule et donc le manque d’eau. Elle nous parle du fonctionnement de l’arbre, des échanges permanents entre racines et feuilles, de la sensibilité aux variations climatiques, des mécanismes de protection, du réseau racinaire, de la fragilisation des éco-systèmes, de notre difficulté à penser le temps long.        

« Les plantes évoluent sur un temps bien plus long. Nous humain·es ne voyons pas au delà de notre propre temporalité. Mais nos quatre vingt petites années d’espérance de vie, ce n’est rien à l’échelle du temps de l’arbre. La forêt, les milieux, se pensent à des échelles de temps complètement différentes. Ils se pensent en cycles, ils se pensent ensemble, ils se pensent en strate, en superposition de temporalités, en cheminement dans l’espace, en systèmes complexes qui s’auto-entretiennent. Les plantes que l’on appellent « invasives » ne sont invasives que depuis la petitesse de notre perception humaine. Elles sont là parce que temporellement et spatialement elles viennent s’insérer dans des dynamiques en cours. Ne serait-ce pas plutôt nous qui envahissons leur milieu ? Réfléchir sur la notion de plantes dites invasives et sur ce que cela dit de nous, humain·es et sur notre langage révèle la façon dont nous percevons notre monde, de façon anthropocentrée. Les plantes ont des millions d’années d’existence de plus que nous. Est-on vraiment si sûr que c’est nous qui allons les sauver face au dérèglement climatique ? Habiter ensemble sur un même sol c’est laisser faire les dynamiques évolutives du milieu. C’est s’insérer, observer et accompagner ce qui est déjà là ». 

J’observe la sylva autour. J’ai des idées qui bouillonnent plein la tête. Ce que dit Véronique raisonne et amplifie les effluves de ce que j’ai commencé à sentir, à pister depuis plusieurs mois. Penser nos écosystèmes en terme d’habitats co-habités dans lesquels, nous humain·es nous insérons en respectant et accompagnant les dynamiques à l’oeuvre. En adaptant nos modes de vies, nos façons de faire société aux milieux, et non pas dans une posture inverse, où l’écosystème doit s’adapter à nous. Comme si les vivants autour de nous n’existaient pas, n’avaient pas de réalité et n’étaient qu’un décor. Cette amnésie face au Vivant est très répandue notamment face aux plantes. Elle s’appelle même la « cécité botanique ». C’est un biais cognitif ancré dans les sociétés occidentales actuelles faisant que les humain·es ont tendance à ignorer les espèces végétales. À ne pas les percevoir comme des êtres vivants. Je me demande comment je pourrais travailler sur tout ça, à travers un projet créatif, poétique. Comment je pourrais recréer du lien, ouvrir le champ des possibles à travers le récit, la photographie, le son. Continuer d’ouvrir mon imaginaire pour réfléchir, expérimenter comment le Vivant vit dans au sein de l’écosystème naturel et comment moi j’habite ce milieu et comment je pourrais l’habiter, le co-habiter. Comment vivre au sein de la forêt. Non pas comment moi humaine j’habite en forêt. Mais comment nous, Vivants multi-espèces, co-habitons l’espace sylvestre en interactions plurielles, dynamiques et reliées. Comment expérimenter cela de façon sensible et comment le transmettre ? 

Lors d’un atelier, Claire Mauquié nous fait déguster des gnocchis à base de farine de glands, des omelettes aux fleurs de Yucca, du pesto de plantain et arbre à salade, du cuir de fruit enrobé dans mousse fermentée de noisettes. Elle nous parle de la cuisine reforestante, de se nourrir de la forêt, de la forêt-jardin, du glanage et de la cueillette. Des qualités gustatives, nutritionnelles et régénératives que cela offre. 

À Salagon, musée et jardins ethobotaniques situé à Mane, juste à coté du Festival, je visite l’exposition sur la Forêt qui parle de l’évolution de nos relations à la forêt à l’époque contemporaine. Au delà d’une présentation très classique de la forêt et liée à une exploitation des ressources et à un usage récréatif, quelques vidéos et photos offrent une réflexion sur un autre vivre-ensemble, un retour à la terre. Des forêts cinéraires, aux zad pour protéger des zones menacées par la machine capitaliste, à la forêt comme refuge, source d’émerveillement et de créativité à des choix de vie en autosuffisance liée à la forêt et à la réaquisition de savoir-faire, tout cela questionne notre façon d’habiter le monde. 

Au cours d’une conférence, Véronique nous parle du figuier. Le figuier comme un arbre civilisateur, un arbre qui accompagne l’humain·e depuis environ 11000 ans. Un arbre cultivé bien avant les céréales et les légumineuses. Pour fructifier, le figuier a besoin d’un tout petit insecte, le blastophage qui vit, se reproduit et meurt en relation intégrale avec les fleurs et figues du figuier. Les mâles naissent, fécondent les femelles et meurent au sein des figues non comestibles. Les femelles ailées et chargées de pollen sortent des figues non comestibles pour aller fertiliser les fleurs des figues comestibles et y mourir. Le monde, son milieu de vie, tout ce qui fait l’horizon de vie pour un blastophage, c’est la figue (et les fleurs de la figue). Cette relation, ce mutualisme, un animal vivant au sein d’un végétal c’est la très grande leçon du figuier. Cela nous rappelle à quel point nous animaux humain·es vivons en interrelation, en interdépendance complète avec le peuple végétal. Nous vivons en son sein, nous nous nourrissons de lui, nous construisons grâce à lui, nous nous soignons avec lui. Finalement nous sommes comme des blastophages, à une échelle un peu plus grande. Mais contrairement au blastophage nous sommes aujourd’hui très loin d’une relation mutualiste. Nous sommes complètement dans une relation interdirectionnelle de prédation du peuple végétal et du Vivant. Comment ça serait de revenir à une relation mutualiste ? De se mettre au service du Vivant ? D’offrir à la Vie des espaces vivants pour permettre à la Vie de se régénérer toute seule ? De se penser en blastophage ?  

Penser « racines », en lien, en réseau, en intéractions.

Designer des éco-systèmes permaculturels.
S’interroger sur c’est quoi le Vivant.
Repenser le rapport à l’habiter.
Comprendre l’interdépendance entre toutes choses.
Penser comme un arbre.
Accompagner, conseiller, faciliter, designer.
Faire des plans, des cartes aux trésors, des illustrations.
Raconter des histoires. 
Incarner ma posture, ma couleur.
Réinventer de nouvelles façons de faire ensemble.
Observer, implémenter, ajuster.
Mettre le soin et le beau au centre.
Co-construire avec l’ensemble des plus qu’humains. 
Aggrader et régénérer.

Designer des éco-systèmes permaculturels. S’interroger sur c’est quoi le Vivant. Repenser le rapport à l’habiter. Comprendre l’interdépendance entre toutes choses. Penser comme un arbre. Accompagner, conseiller, faciliter, designer. Faire des plans, des cartes aux trésors, des illustrations. Raconter des histoires. Incarner ma posture, ma couleur. Réinventer de nouvelles façons de faire ensemble. Observer, implémenter, ajuster. Mettre le soin et le beau au centre. Co-construire avec l’ensemble des plus qu’humains. Aggrader et régénérer.

Cheminements Permaculturels est un projet de mémoire réalisé par Claire Blumenfeld, axé sur une approche sensible, réflexive et multi-supports.
Dans le cadre de la formation Conseiller·ères en Design de Permaculture
Sur le site des Alvéoles, 26400 Cobonne 
 
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Structurer le programme, être gardienne de la membrane, animer des temps de chantiers et réflexion. Pépinière de l’Asso des Alvéoles.

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Accompagner mois par mois la réflexion et les chantiers.
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Travailler et animer une Initiation à la Permaculture et une immersion sylvestre sur les bâtis organiques.
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